lundi 28 janvier 2019

Vie privée : on ne sait pas de quoi demain sera fait

Aujourd’hui, c’est le Data Privacy Day ou Data Protection Day ou journée des la protection des données, et je voudrais en profiter pour aborder l’objection qu’on me fait souvent : “Je n’ai rien à cacher”. Il y a plein de réponses à cette objection. Mais il en est une que je voudrais mettre en exergue :

Ce qu’on fait aujourd’hui pourrait nous être reproché demain, grâce aux traces numériques que nous laissons.

Ça n’est pas facile à comprendre, aussi un exemple est nécessaire. Le voici :

Il y a quelques mois, dans une grande démocratie occidentale, en l’occurence les USA, une importante bataille pour les libertés individuelles et le droit à la divergence d’opinions politiques s’est tenue :

  1. En octobre 2016, Donal Trump est élu, à la surprise générale ;
  2. Juste après l’élection, des opposants créent un site, www.disruptJ20.org[1] visant à fédérer des manifestations anti-Trump le jour de son investiture, le 20 janvier 2017.
  3. En juillet 2017, l’administration Trump (le DOJ, Department of Justice) attaque Dreamhost, l’hébergeur du site, et exige les fichiers log avec les adresses IP des 1,3 millions de personnes qui se sont connectées au site entre octobre 2016 et janvier 2017. La raison évoquée est que des casseurs (200 personnes arrêtées lors des manifestations) auraient pu s’y connecter ;
  4. Le 14 aout 2017, Dreamhost, aidé par l’EFF (Electronic Frontier Foundation), balance l’affaire publiquement (à la surprise générale) en expliquant que la demande est démesurée ;
  5. Le 25 août 2017, un juge de la Superior Court à Washington ordonne à Dreamhost de donner une partie des données.

Évidemment, une telle histoire démontre que qu’il est possible de faire peur à d’éventuels opposants politiques et ainsi les empêcher de s’exprimer ; ainsi, l’espace devient moins démocratique.

La plupart de mes lecteurs pensent probablement que Trump est un type dangereux et que ce genre de choses ne peut pas arriver en France. J’espère qu’ils ont raison. Rien n’est moins sûr[2] d’autant que, rappelons nous, Donald Trump a été élu à la surprise générale… Souvenons-donc que multiplier les traces numériques, sur le Web en général ou chez un acteur en particulier est dangereux. Voilà pourquoi il faut protéger la vie privée et choisir des services qui en sont respectueux !

Quelques liens sur ce sujet :

Notes

[1] Le site est depuis désactivé.

[2] À propos de la cagnotte Leetchi pour le boxeur de gendarme Christophe Dettinger, on apprend que Marlène Schiappa, secrétaire d’État, appelle Leetchi à fermer la cagnotte, et même… à identifier les donateurs, qu’elle considère comme complices des coups portés par Dettinger aux gendarmes.

mardi 22 janvier 2019

La CNIL inflige 50 millions d'euros d'amende à Google pour violation du RGPD

la CNIL prononce une sanction de 50 millions d’euros à l’encontre de la société GOOGLE LLC pour violation du RGPD, suite aux plaintes collectives de deux associations, La Quadrature du Net et None of your Business. Voici la délibération format PDF, 1,67Mo.

Mise à jour du 24/01/2019 : Violation du RGPD ? Google contre-attaque face à la Cnil.

mercredi 12 décembre 2018

Mobilizon

Je viens de tomber une une formidable citation de Paul Graham, qui parle des réseaux sociaux, Facebook et Youtube en tête : If you optimize for engagement, it turns out you optimize for lies.. « Si vous optimisez (votre algorithme) pour l’engagement, il se trouve que vous optimisez pour les mensonges ». En gros ce que j’explique souvent dans mes conférences, mes articles. En cherchant toujours à montrer des contenus engageants, qui poussent à la réaction, au like, au commentaire, au partage, les algorithmes favorisant l’engagement mènent vite à la radicalité, l’outrance, les intox et le conspirationnisme.

C’est exactement ce qui fait dire à Zeynep Tufekci qu’ « Internet a facilité l’organisation des révolutions sociales mais en a compromis la victoire ».

Framasoft enfonce le clou :

L’outil dont nous rêvons (pour les mobilisations), les entreprises du capitalisme de surveillance sont incapables de le produire, car elles ne sauraient pas en tirer profit. C’est l’occasion de faire mieux qu’elles, en faisant autrement.

Et du coup, ils font autrement. Ils font, ils produisent. Mais autrement, avec une autre logique.

Ils font MobiliZon, un « outil convivial, émancipateur et éthique pour se rassembler, s’organiser, se mobiliser ».

J’ai hâte de voir ça.

PS : c’est le moment de soutenir Framasoft

vendredi 7 décembre 2018

Gilets jaunes, Facebook et le populisme

Les gilets jaunes manifestent à Avignon par Sébastien Huette — licence CC-BY-NC-ND

Ces derniers jours, j’ai parlé de 3 articles passionnants pris séparément. Mais pris ensemble, mis en perspectives, ils sont encore meilleurs et démontrent à quel point Facebook est devenu un élément détonnant dans un contexte explosif. Les voici :

  1. « Gilets jaunes » : un cas d’école de la polarisation du débat public ;
  2. « C’est comme ça qu’on s’informe » : au sein des « gilets jaunes », Facebook plutôt que le « système » médiatique.
  3. Après avoir Liké, les gilets jaunes vont-ils voter ? ;

De chacun de ces articles, je tire une idée (pas forcément la plus centrale de l’article). Les voici, dans le même ordre :

  1. Plusieurs facteurs dans le débat sur les gilets jaunes font qu’il y a polarisation comme jamais auparavant. Les politiques font des petites phrases, les sites parodiques balancent des énormités, les gens sur Facebook relayent tout ce qui va dans leur sens (biais de confirmation) sans trop soucier de vérité, la presse ne parle que des manifs qui dégénèrent et enfin Facebook affiche les articles le plus susceptibles de créer de l’engagement (comprendre : faire réagir le lecteur en bien ou en mal) ;
  2. Les gilets jaunes, rejetant les médias traditionnels, ont tendance à s’informer sur Facebook, quitte à s’abreuver de fausses nouvelles. C’est un peu comme le téléphone arabe de notre enfance, sauf qu’en plus chacun est en colère (ça amplifie les déformations) et que le média (Facebook) favorise les messages les plus outranciers, peu importe qu’ils soient faux.
  3. Facebook sait précisément, nommément, qui a lu, liké, partagé, commenté (en bien ou en mal) des messages et vidéos sur les gilets jaunes. Facebook propose des catégories publicitaires automatiques extrêmement fines. C’est ainsi que la firme de Mark Zuckerberg et de Sheryl Sandberg a vendu (sans le réaliser) de la publicité ciblant des gens “détestant les juifs”. Facebook reconnait avoir été utilisé par les russes pendant l’élection présidentielles américaine de 2016. Et ça a recommencé en 2018.

On peut très bien imaginer lors de prochaines élections en France, une campagne d’intoxication médiatique visant les supporters des gilets jaunes et financée par un pays étranger voulant déstabiliser la France (rappelons le soutien de Poutine à l’extrême-droite en France et aux USA). Facebook dispose de tous les ingrédients nécessaires :

  1. Audience : Facebook est déjà utilisé par cette population ;
  2. Intimité : Facebook sait tout des opinions de chacun des utilisateurs ;
  3. Polarisation : Facebook est incité à mettre en avant les contenus les plus outranciers, qu’ils soient vrais ou faux ;
  4. Ciblage : Facebook permet de cibler les gens très finement en fonction de leurs opinions ;
  5. Finances : Facebook a une forte incitation financière à le faire : son business model qui le pousse dans ce sens-là.

Tout est en place pour rendre “intéressantes” les prochaines élections en France. Voilà qui n’est guère rassurant pour l’avenir. En substance, tous les ingrédients pour un Cambridge Analytica français sur base de gilets jaunes sont présents.

Mises à jour

  1. Voici un dessin de Marc Dubuisson sur la radicalisation via Facebook fort à propos, comme souvent.
  2. Olivier Ertzscheid (auteur de l’article #3 ci-dessus) explique à la Tribune de Genève comment Facebook “survalorise des sentiments d’injustice”. Il ajoute : « Facebook est un outil formidable pour favoriser l’émergence et l’évolution des mouvements, mais il rend les conditions de la victoire impossible, puisque son intérêt n’est pas que la révolution aboutisse, mais que la machine à revendications tourne à plein régime. Son algorithme va constamment jeter de l’huile sur le feu, pour entretenir cette interaction permanente qui construit le modèle économique de Facebook. » ;
  3. Sur Twitter, où on peut remarquer que sur les 600 comptes qui relayent les vues du Kremlin, le hashtag #GiletsJaunes est le plus actif. Voir aussi Russian accounts fuel French outrage online et « Gilets jaunes » : les autorités enquêtent sur de faux comptes Internet.

mardi 20 novembre 2018

Le naufrage moral de Facebook

C’est le nouveau scandale Facebook : comment les patrons du réseau social ont tout fait pour ne pas porter le chapeau suite aux multiples scandales dans lesquels la firme était impliquée. Le New York Times balance, et ça fait mal !

  • Nier puis cacher l’utilisation par la Russie de Facebook en vue d’influencer la présidentielle américaine de 2016 avant de la minimiser ;
  • Refuser d’adresser la situation au Myanmar qui a mené au génocide des Rohingyas (l’ONU parle de “dizaines de milliers d’individus tués, violés ou agressés”) ;
  • Tenter de minimiser l’affaire Cambridge Analytica (ça n’a pas marché !) ;
  • Embaucher une agence de communication aux pratiques douteuses, Definers, en vue de dire du mal des concurrents pour dévier l’attention de Facebook, quitte à publier des mensonges. Definers a aussi accusé George Soros d’attaquer Facebook ;
  • Faire du lobbying de façon à ce que les concurrents Google et Twitter soient aussi entendus au Sénat de façon à ce que Facebook soit plus noyé dans la masse.

Parallèlement à cela, je tombe sur un article dont le titre est Facebook propose aux publicitaires de cibler les utilisateurs croyant au « génocide blanc ». Ca me rappelle quelque chose, je fais des recherches (dans Qwant !) et je retombe sur cet article de ProPublica de septembre 2017 : Facebook a permis à des annonceurs publicitaires de cibler des gens détestant les juifs (et aussi des gens voulant savoir “comment bruler des juifs”, entre autres). Très embarrassés par ces faits, les dirigeants de Facebook ont “promis de mieux surveiller la chose”. Tu parles Charles ! 14 mois après avoir fait des promesses, ils recommencent la même erreur et continuent à s’enrichir en vendant de la pub aux gens ciblant des racistes. Les mots me manquent.

Il faut dire que l’année a été compliquée pour Mark Zuckerberg, alors qu’en début d’année, il présente ses vœux et annonce que 2018 sera l’année où il mettra toute son énergie pour “réparer Facebook”. Quelques semaines plus tard, le scandale Cambridge Analytica éclate.

On peut envisager que Facebook, malgré ses moyens financiers démesurés, n’ait pas de temps à consacrer à modérer la publicité raciste et conspirationniste parce que trop occupé par les élections Midterm aux USA. Soit.

Et pourtant… le journal Vice a pu passer de la publicité électorale marquée comme approuvée par des candidats (comme Mike Pence pourtant pas au courant) et même… au nom de l’organisation Etat Islamique !

Vous imaginez le scandale qu’on aurait eu si de la publicité pour un candidat français passait sur les réseaux sociaux avec la bandeau “publicité approuvée par Daech” ? C’est pourtant exactement ce qui s’est passé sur Facebook aux USA.

Et pourtant, c’est le réseau social le plus important au monde, et on leur laisse gérer les communications entre plus de deux milliards d’êtres humains. Les bras m’en tombent.

Mise à jour :

Voici de quoi on parle avec les publicités… Une publicité proposée par un utilisateur nommé “Ratatouille pour le Sénat”, censé être approuvé par le candidat “Etat Islamique” (qui n’a pas approuvé la pub et n’est d’ailleurs pas un candidat), avec une image en plus tout à fait consternante (publicité créée par les russes pour influencer les élections américaines). Le WTF est total !

pub facebook pretendument sponsorisee par Daech.jpeg

Nouvelle mise à jour :

Le Washington Post publie une longue liste des fois où Mark Zuckerberg, patron de Facebook, a présenté ses excuses suite à des horreurs commises par son entreprises, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus… avant de recommencer ! 14 years of Mark Zuckerberg saying sorry, not sorry.

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