Depuis que je parle de changement climatique (17 ans tout de même), j’ai différentes réactions de mes interlocuteurs : du déni (« c’est impossible !»), de la colère (« c’est n’importe quoi ! »), voire parfois du marchandage (« si passe à l’électrique/hydrogène/solaire, si on découvre de nouvelles solutions technologiques, on va s’en sortir »). Parfois, je rencontre des militants écolos, ou des gens qui ont étudié le sujet, qui sont déprimés par cet état de fait. D’autres ont fait un travail personnel et semblent accepter la situation et s’activent pour éviter qu’elle n’empire.

Ce qui est fascinant, c’est qu’il existe depuis la fin des années 1960, en 1969 exactement, un modèle de ces comportements, publié par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross. Ce modèle à 5 étapes et s’applique aux personnes qui doivent faire face à une très mauvaise nouvelle, à une perte catastrophique, comme le fait d’être atteint d’une maladie incurable, de perdre un être cher, son travail… ou constater qu’à cause du changement climatique, son avenir ne sera pas comme espéré.

Voici les 5 étapes du modèle :

  1. Déni (Denial). Exemple : « Ce n’est pas possible, ils (les médecins, le GIEC) ont dû se tromper. »
  2. Colère (Anger). Exemple : « Pourquoi moi et pas un autre ? Ce n’est pas juste ! » ou « Au GIEC? C’est tous des connards, ils prennent l’avion ! »
  3. Marchandage (Bargaining). Exemple : « Je ferai ce que vous voudrez, faites-moi vivre quelques années de plus » ou « Je vais trier mes déchets, acheter une Tesla », « la technologie va nous sauver », « ça va pas être simples mais on va faire de la croissance verte / du développement durable »
  4. Dépression (Depression). Exemple : « C’est foutu, à quoi bon ? »
  5. Acceptation (Acceptance). Exemple : « Maintenant, je suis prêt, j’attends mon dernier souffle avec sérénité. » ou « Je passe à l’action pour éviter le pire à mes enfants ».

Quelques précisions importantes :

  • Tous le monde ne passe pas par les 5 phases ;
  • On peut passer par les phases dans le désordre et les repasser plusieurs fois.

Il existe des variantes du modèle, avec plus de détails dans la phase d’acceptation. Voici un schéma initié par Mathieu Van Niel que j’ai retouché (voir l’original en bas de ce billet) :

Les étapes du deuil

Variante du modèle des phases du deuil d’Elizabeth Kübler-Ross, par Matthieu Van Niel sous licence libre CC BY-SA

Il est intéressant de noter que quand on rencontre des gens et qu’on leur parle du climat, quand ils sont en déni ou en colère, en fait il sont déjà dans leur démarche de deuil. Au début, certes, mais ça y est, le processus est entamé. Il suffit d’attendre.

Ensuite, une chose très importante pour ceux qui savent pour le changement climatique et qui sont dans la phase dépression : c’est une période extrêmement pénible et dangereuse. Il ne faut pas s’y attarder, sinon on passe de la déprime à la dépression, laquelle peut s’installer. (J’ai testé pour vous, c’est effectivement l’horreur).

Arc en ciel sur la Manche

Sortir du deuil

Pour moi, il y a plusieurs choses pour passer à l’acceptation et sortir de l’ornière. Voici quelques pistes, dont certaines ne parleront pas à tous (vous allez vite les repérer !) mais dont la diversité est une richesse :

1 - Prendre soin de soi et regarder ce qui va bien au quotidien

Il est facile de se laisser emporter par l’immensité du problème du changement climatique, de se sentir débordé par ce problème qui arrive. C’est d’autant plus nécessaire d’apprécier ce qui va bien au quotidien. Un lever de soleil, le vent frais sur le visage quand on sort prendre l’air, la nature, les amis, la première gorgée de bière, les enfants qui grandissent, tout ce qui fait qu’on peut ressentir de la gratitude. Il faut cultiver cette gratitude : elle aide à tenir la dépression à distance pour permettre ensuite de passer à l’étape de l’acceptation

Pour aller plus loin, il existe des astuces et des rituels (par exemple noter chaque jour dans un cahier 3 choses positives qui vous sont arrivées dans la journée), des méthodes, comme faire de la méditation pleine conscience et une enfin toute une discipline de la psychologie, la psychologie positive[1]. D’aucuns pourront se tourner vers la spiritualité si ça leur parle (les cathos apprécieront Laudato Sì, l’encyclique du Pape François sur la sauvegarde de la maison commune, par exemple).

2 - Rester en lien avec d’autres personnes faisant face à la même situation

Un deuil est difficile, mais seul, c’est encore pire. C’est pourquoi il faut rester en contact étroit avec d’autres personnes qui vivent ou ont vécu la même chose, pour traverser l’épreuve en groupe. C’est en fait une façon de prendre soin de soi !

3 - Comprendre pour préparer l’action

Il est indispensable de comprendre le problème si on veut savoir par quel bout le prendre. La lecture de la presse en ligne peut aider, mais il est recommandé d’aller plus en profondeur, donc sur des médias comme des podcasts, des vidéos de personnes de référence comme JM Jancovici ou, pour les plus courageux, des cours en ligne. On notera aussi la possibilité de faire un atelier comme la fresque du climat (j’ai adoré !)

4 - Passer à l’action

Il y a plein de choses à faire, car la tâche est immense ! Des gestes du quotidien (oui, ils sont importants même s’ils ne sont pas suffisants, rejoindre un groupe d’action de citoyens (on notera par exemple que Extinction Rebellion a un slogan qui cadre formidablement avec le présent article : « Quand l’espoir meurt, l’action commence »). Même en cette période de confinement, il est possible aussi d’agir, à distance, sur les réseaux sociaux, ou en faisant des dons à des associations.

Voilà, vous en savez à peu près autant que moi sur le sujet. Demandez-vous où vous en êtes de ce processus. Notez vos progrès, vos retours en arrière. Encore une fois, il est courant de faire le yoyo entre les différentes étapes, l’essentiel étant d’avancer progressivement vers l’acceptation et l’action…

Et vous, que recommanderiez-vous pour avancer dans le processus de deuil, éviter la dépression et passer à l’action ? Les commentaires sont là pour ça !

Mise à jour :

  • L’épisode #10 de Mâche-Patate (le podcast des Urbainculteurs) est un délice de ce point de vue. Charles Baron, psychologue québécois, explique comment faire face à l’éco-anxiété / Solastalgie. J’ai adoré ! Merci Seb Solere !
  • Il est important aussi de garder le sourire, voici donc Bridget Kyoto : comment rester écolo sans devenir dépressif ? :-)
  • Un grand classique, les 7 leçons du bonheur de Tal Ben Shahar, rapidement résumé par mes soins :
    • Give yourself permission to be human. Accept emotions, even the negative ones ;
    • Happiness lies at the intersection between pleasure and meaning. Engage in activities that are both personally significant and enjoyable ;
    • Keep in mind that happiness is mostly dependent on our state of mind, not on our status or the state of our bank account. Our level of well being is determined by what we choose to focus on and by our interpretation of external events ;
    • Simplify! Knowing when to say ‘no’ to others often means saying ‘yes’ to ourselves.
    • Remember the mind-body connection. Regular exercise, adequate sleep, and healthy eating habits lead to both physical and mental health.
    • Express gratitude, whenever possible. We too often take our lives for granted. Learn to appreciate and savor the wonderful things in life, from people to food, from nature to a smile.
    • Prioritize relationships. The number one predictor of happiness is the time we spend with people we care about and who care about us. The most important source of happiness may be the person sitting next to you. Appreciate them, savor the time you spend together.
  • Vidéo Effondrement et Eco-anxiété (Pablo Servigne x Soif de Sens) ;

Note

[1] J’ai apprécié par exemple le TED talk de Shawn Achor et son livre Comment devenir un optimiste contagieux paru chez Belfond.