mercredi 12 décembre 2018

Mobilizon

Je viens de tomber une une formidable citation de Paul Graham, qui parle des réseaux sociaux, Facebook et Youtube en tête : If you optimize for engagement, it turns out you optimize for lies.. « Si vous optimisez (votre algorithme) pour l’engagement, il se trouve que vous optimisez pour les mensonges ». En gros ce que j’explique souvent dans mes conférences, mes articles. En cherchant toujours à montrer des contenus engageants, qui poussent à la réaction, au like, au commentaire, au partage, les algorithmes favorisant l’engagement mènent vite à la radicalité, l’outrance, les intox et le conspirationnisme.

C’est exactement ce qui fait dire à Zeynep Tufekci qu’ « Internet a facilité l’organisation des révolutions sociales mais en a compromis la victoire ».

Framasoft enfonce le clou :

L’outil dont nous rêvons (pour les mobilisations), les entreprises du capitalisme de surveillance sont incapables de le produire, car elles ne sauraient pas en tirer profit. C’est l’occasion de faire mieux qu’elles, en faisant autrement.

Et du coup, ils font autrement. Ils font, ils produisent. Mais autrement, avec une autre logique.

Ils font MobiliZon, un « outil convivial, émancipateur et éthique pour se rassembler, s’organiser, se mobiliser ».

J’ai hâte de voir ça.

PS : c’est le moment de soutenir Framasoft

vendredi 7 décembre 2018

Gilets jaunes, Facebook et le populisme

Les gilets jaunes manifestent à Avignon par Sébastien Huette — licence CC-BY-NC-ND

Ces derniers jours, j’ai parlé de 3 articles passionnants pris séparément. Mais pris ensemble, mis en perspectives, ils sont encore meilleurs et démontrent à quel point Facebook est devenu un élément détonnant dans un contexte explosif. Les voici :

  1. « Gilets jaunes » : un cas d’école de la polarisation du débat public ;
  2. « C’est comme ça qu’on s’informe » : au sein des « gilets jaunes », Facebook plutôt que le « système » médiatique.
  3. Après avoir Liké, les gilets jaunes vont-ils voter ? ;

De chacun de ces articles, je tire une idée (pas forcément la plus centrale de l’article). Les voici, dans le même ordre :

  1. Plusieurs facteurs dans le débat sur les gilets jaunes font qu’il y a polarisation comme jamais auparavant. Les politiques font des petites phrases, les sites parodiques balancent des énormités, les gens sur Facebook relayent tout ce qui va dans leur sens (biais de confirmation) sans trop soucier de vérité, la presse ne parle que des manifs qui dégénèrent et enfin Facebook affiche les articles le plus susceptibles de créer de l’engagement (comprendre : faire réagir le lecteur en bien ou en mal) ;
  2. Les gilets jaunes, rejetant les médias traditionnels, ont tendance à s’informer sur Facebook, quitte à s’abreuver de fausses nouvelles. C’est un peu comme le téléphone arabe de notre enfance, sauf qu’en plus chacun est en colère (ça amplifie les déformations) et que le média (Facebook) favorise les messages les plus outranciers, peu importe qu’ils soient faux.
  3. Facebook sait précisément, nommément, qui a lu, liké, partagé, commenté (en bien ou en mal) des messages et vidéos sur les gilets jaunes. Facebook propose des catégories publicitaires automatiques extrêmement fines. C’est ainsi que la firme de Mark Zuckerberg et de Sheryl Sandberg a vendu (sans le réaliser) de la publicité ciblant des gens “détestant les juifs”. Facebook reconnait avoir été utilisé par les russes pendant l’élection présidentielles américaine de 2016. Et ça a recommencé en 2018.

On peut très bien imaginer lors de prochaines élections en France, une campagne d’intoxication médiatique visant les supporters des gilets jaunes et financée par un pays étranger voulant déstabiliser la France (rappelons le soutien de Poutine à l’extrême-droite en France et aux USA). Facebook dispose de tous les ingrédients nécessaires :

  1. Audience : Facebook est déjà utilisé par cette population ;
  2. Intimité : Facebook sait tout des opinions de chacun des utilisateurs ;
  3. Polarisation : Facebook est incité à mettre en avant les contenus les plus outranciers, qu’ils soient vrais ou faux ;
  4. Ciblage : Facebook permet de cibler les gens très finement en fonction de leurs opinions ;
  5. Finances : Facebook a une forte incitation financière à le faire : son business model qui le pousse dans ce sens-là.

Tout est en place pour rendre “intéressantes” les prochaines élections en France. Voilà qui n’est guère rassurant pour l’avenir. En substance, tous les ingrédients pour un Cambridge Analytica français sur base de gilets jaunes sont présents.

Mises à jour

  1. Voici un dessin de Marc Dubuisson sur la radicalisation via Facebook fort à propos, comme souvent.
  2. Olivier Ertzscheid (auteur de l’article #3 ci-dessus) explique à la Tribune de Genève comment Facebook “survalorise des sentiments d’injustice”. Il ajoute : « Facebook est un outil formidable pour favoriser l’émergence et l’évolution des mouvements, mais il rend les conditions de la victoire impossible, puisque son intérêt n’est pas que la révolution aboutisse, mais que la machine à revendications tourne à plein régime. Son algorithme va constamment jeter de l’huile sur le feu, pour entretenir cette interaction permanente qui construit le modèle économique de Facebook. » ;
  3. Sur Twitter, où on peut remarquer que sur les 600 comptes qui relayent les vues du Kremlin, le hashtag #GiletsJaunes est le plus actif. Voir aussi Russian accounts fuel French outrage online et « Gilets jaunes » : les autorités enquêtent sur de faux comptes Internet.

mardi 20 novembre 2018

Le naufrage moral de Facebook

C’est le nouveau scandale Facebook : comment les patrons du réseau social ont tout fait pour ne pas porter le chapeau suite aux multiples scandales dans lesquels la firme était impliquée. Le New York Times balance, et ça fait mal !

  • Nier puis cacher l’utilisation par la Russie de Facebook en vue d’influencer la présidentielle américaine de 2016 avant de la minimiser ;
  • Refuser d’adresser la situation au Myanmar qui a mené au génocide des Rohingyas (l’ONU parle de “dizaines de milliers d’individus tués, violés ou agressés”) ;
  • Tenter de minimiser l’affaire Cambridge Analytica (ça n’a pas marché !) ;
  • Embaucher une agence de communication aux pratiques douteuses, Definers, en vue de dire du mal des concurrents pour dévier l’attention de Facebook, quitte à publier des mensonges. Definers a aussi accusé George Soros d’attaquer Facebook ;
  • Faire du lobbying de façon à ce que les concurrents Google et Twitter soient aussi entendus au Sénat de façon à ce que Facebook soit plus noyé dans la masse.

Parallèlement à cela, je tombe sur un article dont le titre est Facebook propose aux publicitaires de cibler les utilisateurs croyant au « génocide blanc ». Ca me rappelle quelque chose, je fais des recherches (dans Qwant !) et je retombe sur cet article de ProPublica de septembre 2017 : Facebook a permis à des annonceurs publicitaires de cibler des gens détestant les juifs (et aussi des gens voulant savoir “comment bruler des juifs”, entre autres). Très embarrassés par ces faits, les dirigeants de Facebook ont “promis de mieux surveiller la chose”. Tu parles Charles ! 14 mois après avoir fait des promesses, ils recommencent la même erreur et continuent à s’enrichir en vendant de la pub aux gens ciblant des racistes. Les mots me manquent.

Il faut dire que l’année a été compliquée pour Mark Zuckerberg, alors qu’en début d’année, il présente ses vœux et annonce que 2018 sera l’année où il mettra toute son énergie pour “réparer Facebook”. Quelques semaines plus tard, le scandale Cambridge Analytica éclate.

On peut envisager que Facebook, malgré ses moyens financiers démesurés, n’ait pas de temps à consacrer à modérer la publicité raciste et conspirationniste parce que trop occupé par les élections Midterm aux USA. Soit.

Et pourtant… le journal Vice a pu passer de la publicité électorale marquée comme approuvée par des candidats (comme Mike Pence pourtant pas au courant) et même… au nom de l’organisation Etat Islamique !

Vous imaginez le scandale qu’on aurait eu si de la publicité pour un candidat français passait sur les réseaux sociaux avec la bandeau “publicité approuvée par Daech” ? C’est pourtant exactement ce qui s’est passé sur Facebook aux USA.

Et pourtant, c’est le réseau social le plus important au monde, et on leur laisse gérer les communications entre plus de deux milliards d’êtres humains. Les bras m’en tombent.

Mise à jour :

Voici de quoi on parle avec les publicités… Une publicité proposée par un utilisateur nommé “Ratatouille pour le Sénat”, censé être approuvé par le candidat “Etat Islamique” (qui n’a pas approuvé la pub et n’est d’ailleurs pas un candidat), avec une image en plus tout à fait consternante (publicité créée par les russes pour influencer les élections américaines). Le WTF est total !

pub facebook pretendument sponsorisee par Daech.jpeg

Nouvelle mise à jour :

Le Washington Post publie une longue liste des fois où Mark Zuckerberg, patron de Facebook, a présenté ses excuses suite à des horreurs commises par son entreprises, jurant qu’on ne l’y reprendrait plus… avant de recommencer ! 14 years of Mark Zuckerberg saying sorry, not sorry.

mardi 5 juin 2018

Je rejoins Qwant

Tristan Nitot chez Qwant

Alors voilà, après une bonne virée moto pour recharger mes batteries, je viens d’arriver chez Qwant, le moteur de recherche européen respectueux de la vie privée au poste de Vice-président Advocacy.

J’y retrouve d’anciens Mozilliens, et des figures de l’Internet français, dont Eric Léandri (président et fondateur de Qwant) et Guillaume Champeau (juriste et fondateur de Numérama/Ratiatum), sans oublier des équipes fort sympathiques et compétentes (j’ai vu quelques démos internes à couper le souffle).

Les valeurs de Qwant sont alignées avec les miennes, en particulier sur les notions de respect de la vie privée et des données personnelle et la souveraineté numérique. Le fait que chez Qwant Research le logiciel libre soit en plein essor[1] m’a donné l’envie de franchir le pas.

On me demandait hier sur Twitter ce que signifie le titre de mon poste, Vice-président Advocacy. Cela aurait pu être “Evangelist”, mais la connotation religieuse est gênante en France. Pour traduire advocacy en français, on dirait plutôt plaidoyer, que le Larousse définit de la façon suivante :

Plaidoyer, nom masculin : Discours ou écrit en faveur de quelqu’un, d’une idée, etc., ou qui combat une doctrine, une institution.

C’est bien ce que je vais faire : expliquer et promouvoir la mission de Qwant, ses valeurs, à l’oral et à l’écrit, en français et en anglais (Qwant a des filiales en Allemagne et en Italie). Les dernières actualités, dont les révélations du New York Times sur Facebook[2] qui offrait en open bar les données personnelles aux fabricants de téléphones montrent que la vie privée et la souveraineté sont des enjeux essentiels dans la révolution numérique. Qwant a des trésors de technologie (souvent sous licence libre !) sous le coude. Stay tuned!

Mise à jour du 8 juin :

Notes

[1] Il est un peu tôt pour en parler, mais je reviendrais sur le sujet, comptez sur moi !

[2] Voir en français l’article du Figaro

vendredi 16 février 2018

Facebook sans boussole morale

Mise à jour du 19/02/2018 : Le magazine Usbek & Rica me fait l’honneur de reprendre mon article : Facebook, un navire dont le capitaine a perdu sa boussole.

Je titrais récemment la mauvaise réputation de Facebook, qui vient juste derrière Marlboro quand on demande aux américains de choisir les entreprises qui sont toxiques pour la société. Cette semaine continue dans la même veine, avec Wired qui balance une couverture choc :

Wired cover bruised Zuck.jpg

“Réparer Facebook”

Début janvier, Zuckerberg, qui apparaît abimé sur le photomontage ci-dessus, promettait qu’il choisissait comme objectif personnel pour 2018 de “réparer Facebook”.

Un mois et demi plus tard, on constate à quel point Facebook ne peut pas être “réparé”, pour la raison toute simple que la notion même d’éthique a toujours été absente de la culture d’entreprise. Le slogan de départ chez Facebook était “move fast and break things”, “aller vite et casser des choses”. Et on le voit à l’œuvre : casser des règles, des lois, des concurrents, et même des gens.

Mais continuer à piller les gens en misant sur leur besoin de sécurité

Aujourd’hui encore, on constate deux choses qui sont graves à mon sens, à savoir exploiter le besoin de sécurité des utilisateurs en vue de tirer plus d’eux. Deux exemples récents le prouvent :

  1. Facebook, aux USA, a utilisé le numéro de téléphone que vous pouvez fournir pour sécuriser votre connexion[1] pour vous spammer par SMS. Et si vous répondez, Facebook publie vos réponses sur votre page
  2. Depuis quelque temps, Facebook vous propose — pour être plus en sécurité — d’utiliser gratuitement un service de VPN. Seulement voilà, Facebook est propriétaire de ce service et en profite pour pomper encore plus de données, comme par exemple le temps que vous passez chez les services concurrents (voir aussi en français) ;

Si Zuckerberg était si impatient de “réparer Facebook”, ne croyez-vous pas qu’il aurait pu mettre fin à ces deux pratiques scandaleuses qui visent à faire levier sur le sentiment d’insécurité des gens pour leur soutirer plus de data et plus d’attention ?

Pour moi, Facebook est un navire dont le capitaine a perdu sa boussole et son compas. Il affirme à qui veut bien l’entendre qu’il sait où il va, sans savoir où cela se trouve.

Un manque éthique ancré de longue date : l’affaire de la dopamine

L’errance morale de Facebook est profondément ancrée dans l’entreprise, la preuve en est dans l’affaire de la dopamine, qui date de 2004.

La dopamine est un neurotransmetteur qui est émis par le cerveau et provoque du plaisir quand on reçoit des likes, des citations ou des commentaires sur les réseaux sociaux. Sean Parker, ancien président de Facebook en 2004 et 2005, expliquait comment les neurosciences et les pics de dopamine étaient utilisés pour rendre les gens accros à Facebook.

Sean Parker et dopamine.png

Expliquer cela au grand public

Capitole du libre intro.jpg

J’en ai fait une ou plutôt deux conférences :

Argent partout, éthique nulle-part

Voilà, s’il fallait résumer le business de Facebook, on pourrait dire qu’ils se sont inspirés de la bonne vieille économie de l’attention (vous savez, quand le patron de TF1 expliquait qu’il “vendait à Coca Cola du temps de cerveau humain disponible”, en 2004) qui s’est transformée, grâce au numérique, en économie de l’addiction. Rendre les utilisateurs accros pour les gaver de publicité. Prendre leurs textes, leurs photos, leurs vidéos, leurs contacts, leurs données personnelles, filer de la dopamine en échange, pendant qu’on monétise les données avec de la publicité ciblée auprès d’annonceurs parfois douteux (russes ou racistes).

gratuite facebook pour les nuls.png

C’était déjà ça le modèle de Facebook en 2004. Alors retrouver une boussole morale pour “réparer Facebook” ? Bonne chance, Mark…

Note

[1] Les spécialistes parlent de 2FA / 2-Factor Authentication.

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