Voici un billet publié initialement sur LinkedIn, mais qui mérite sa place en dehors des réseaux propriétaires.
L’IA fait-elle de nous des prolétaires ? D’après le philosophe Bernard Stiegler, c’est oui : “le prolétariat, c’est ceux qui perdent leur savoir, parce que leur savoir est extériorisé dans les machines” (dans cette vidéo).
Et quand on y pense, c’est très évocateur de ce qui est en train de se passer avec l’IA : on ne rédige plus, on fait rédiger à une IA. On ne développe plus, on fait développer par une IA. On ne dessine plus, on fait dessiner… et ainsi de suite. Mais à ne plus faire, on oublie comment on faisait. Et pour ceux qui ne savaient pas faire, on n’apprend plus à faire. On n’apprend plus, on ne fait plus. On ne fait plus que vérifier que la machine fait bien. Mais comment vérifier un travail si on ne sait plus le faire soi-même ? D’ailleurs quand j’en parle autour de moi aux personnes qui utilisent de l’IA, la vérification est devenue si fastidieuse qu’ils passent outre.
Le plus paradoxal, c’est que Bernard Stiegler est mort en 2020 et qu’il a partagé cette définition lors d’une interview donnée il y a presque 14 ans, 11 ans donc avant la sortie de ChatGPT. Ce dernier est fort de ses 800 millions d’utilisateurs actifs par semaine, acquis en moins de trois ans.
Si on en croit Stiegler, ils sont autant de candidats à l’auto-prolétarisation qui croient au contraire que s’engager dans cette direction va sauver leur emploi. Quelle ironie !
Cela pose la question de la façon dont on aborde l’IA : peut-on profiter de l’IA sans y laisser son intelligence ? (et ne me lancez pas sur son empreinte environnementale, hein !)
Je mets le contexte de l’émission “Le Grand Réinventaire”
Le prolétariat, ça n’est pas la classe ouvrière, ça n’est pas les gens pauvres. La définition du prolétariat par Marx, c’est ceux qui perdent leur savoir, parce que leur savoir est extériorisé dans les machines. La prolétarisation des travailleurs manuels, décrite la première fois par Adam Smith 80 ans avant Marx, c’est le fait qu’avec les machines qui deviennent programmables, par exemple le métier Jacquard, le savoir qui était entre les mains de la fileuse qui fabriquait le tissu passe dans la machine à travers un programme qui est d’ailleurs l’origine du programme informatique, donc c’est une histoire très importante.
Sur le sujet, voir aussi :


5 réactions
1 De ttt - 10/11/2025, 11:16
Cette définition du prolétariat “par Marx” me semble pour le moins exotique…
2 De Sakata Eio - 10/11/2025, 11:56
“Pour Karl Marx, les prolétaires se limitent aux seuls ouvriers. Ce sont les “salariés qui travaillent de leurs mains dans les usines”. Ils ne possèdent pas les moyens de production et doivent vendre leur force de travail à ceux qui les possèdent. Les prolétaires forment la classe sociale opposée à la bourgeoisie. Certains marxistes étendent la notion de prolétaires à l’ensemble des salariés et des chômeurs (qui sont des salariés en recherche d’emploi).” in https://www.toupie.org/Dictionnaire…
Il s’agit d’une classe sociale, la plus basse. Un travailleur intellectuel en est loin.
3 De Stéphane Bortzmeyer - 10/11/2025, 18:40
Chic, on va remplacer le débat « vi ou emacs » par un débat sur ce qu’a vraiment dit Marx. Franchement, et sans me prétendre docteur en marxisme, aussi bien la définition de l’article que celle du commentaire de Sakata Eio me paraissent peu marxistes.
Marx ne considérait pas la perte de savoir comme fondant la définition de prolétaire. Un prolétaire qui effectue une tâche qualifiée est quand même un prolétaire.
Et Marx n’a jamais réduit le prolétariat aux ouvriers d’usine (même s’il est vrai que pas mal de ses textes sont ambigus).
Le prolétariat, ce sont les gens qui ne sont pas propriétaires des moyens de production et (pour éliminer le cas d’un PDG salarié) n’ont pas de pouvoir direct sur l’utilisation de ces moyens de production. Une caissière de supermarché, une institutrice,mais aussi une programmeuse sont des prolétaires.
4 De ttt - 11/11/2025, 23:13
(emacs a remporté la bataille depuis longtemps malgré des millions de tendinites
)
Votre définition ressemble davantage à celle de Marx, et du coup c’est ce que je voulais pointer : la définition de Stiegler me parait vraiment bizarre, et son attribution à Marx… Le “statut” de prolétaire n’a rien à voir avec le savoir ou l’utilisation d’une machine.
5 De Bruno - 12/11/2025, 14:30
Alors, il y a le bon et le mauvais usage de l’IA.
Sérieusement : admettons 2 secondes que l’IA soit le stagiaire.
Si on délègue tout au stagiaire, alors oui, on ne sait plus rien faire, et tout est mal fait. Mais tout est fait ! et c’est sûr, que si on est un peu fainéant, alors c’est cool.
Donc, faut pas tout déléguer au stagiaire. Mais alors comment faire ? C’est pas compliqué, on se sert du stagiaire pour apprendre à mieux faire son boulot. Du code, du texte ? Je l’écris : l’IA l’améliore, et je m’améliore. Et pas à tous les coups, hein, on n’est pas des cobayes non plus, quand je fais un trou à la perceuse, j’ai pas systématiquement besoin qu’on me dise comment l’améliorer.
Une fois qu’on a dit ça, le reste c’est : comment l’appliquer pour de vrai ? Et bien, c’est là où le manageur (celui qui donne le travail et évalue la performance) est important.
De rien.