Cela fait des années que je réfléchis au changement climatique, aux limites planétaires, à ce que chacun peut faire pour éviter le drame.
Oui, les petits gestes écologiques sont indispensables mais — je le regrette — pas suffisants. J’ai bien compris que le problème a une dimension systémique qui est centrale. Mais j’avais du mal à le comprendre, et plus de mal encore à l’expliquer clairement aux autres.
Cela ne fait que quelques semaines que je suis tombé sur cette vidéo de Cyril Dion : Pourquoi ne fait-on rien face aux enjeux écologiques ?, issue de sa chronique hebdomadaire sur l’excellente émission La Terre au carré de Mathieu Vidard, près d’un an après son passage sur les ondes. Contre toute attente, j’ai eu beaucoup de mal à retrouver cet épisode sur le site de France Inter, et d’après mes échanges sur le réseau Mastodon, je ne suis pas le seul. Aussi, j’ai fini par le transcrire moi-même (voir ci-dessous). Et puis je l’ai finalement retrouvé. Pour être sûr qu’il ne disparaisse pas à nouveau, voici ma transcription. L’emphase (le gras) est de mon fait :
Cyril Dion : la semaine dernière j’ai fait une promesse peut-être un peu audacieuse qui est de répondre à cette incessante question celle qu’on me pose depuis 20 ans à chaque fois qu’il est question d’écologie. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Quand on y pense c’est un peu dingue qu’on en soit encore là en 2024, qu’on se sente impuissant et coincé au point de se poser toujours la même question, mais bon. En fait la réponse est assez simple. En tout cas je vais tâcher de la formuler de la façon la plus simple possible. Vous trouverez peut-être ça simpliste, caricatural, mais je n’ai que 4 minutes. Mais d’abord pour se mettre d’accord sur la solution, il faut se mettre d’accord sur le problème.
Notre problème, celui que nous devons résoudre, c’est de garder cette planète habitable. De faire en sorte de ne pas dépasser ce que les scientifiques du Stockholm Resilience Center ont appelé les 9 limites planétaires qui garantissent que la vie sur Terre restera possible et aussi agréable que faire se peut dans les décennies et les siècles à venir. Or sur les 9 limites, nous en aurions déjà dépassé 6. On dérègle le climat, on tue les espèces vivantes entre 100 et 1000 fois plus vite que leur taux d’extinction normal, on détruit les zones sauvages pour les artificialiser, on surutilise et on pollue l’eau douce, on sature les écosystèmes de molécules chimiques, on perturbe les cycles de l’azote et du phosphate. C’est du beau boulot.
Mathieu Vidard : Et donc, qu’est-ce qui va se passer a priori si on continue comme ça ?
On met notre espèce en danger en plus des autres. Au rythme actuel, une partie de l’humanité pourrait disparaître. Mourir. Des centaines de millions de personnes au moins, à cause de la chaleur, de la pollution, des catastrophes naturelles, d’épidémies, parce qu’il n’y aura plus assez d’eau, de nourriture, parce que des guerres éclateront, parce qu’une grande partie, de la vie sur Terre pourrait s’effondrer brutalement ce que les scientifiques appellent une extinction de masse.
Et des millions de personnes meurent déjà. Un décès sur six sur la planète est causé par la pollution de l’air, des sols, de l’eau chaque année. Mais alors pourquoi on fait ça ? On pourrait se demander. C’est vrai, ça a l’air débile comme projet ! Eh bien on fait ça — roulement de tambour — pas parce qu’on est idiot ou méchant, mais parce qu’une petite poignée de personnes a décidé pour nous (personne n’a voté) que c’était ça le projet collectif, que c’était ça le jeu auquel nous allions tous jouer.
Ça s’appelle la croissance infinie dans un monde fini, ou le capitalisme. Ça consiste à transformer des gens, des paysages, des animaux, en valeur, en argent, le plus vite possible. Ce qui nous conduit à brûler trop de carbone qu’on envoie dans l’atmosphère, à raser trop de forêts, à pêcher trop de poissons, à déverser trop de produits chimiques dans les rivières, les sols, les océans, à produire trop de déchets, à manger trop de viande.
Il n’y a pas vraiment besoin d’être une lumière pour comprendre que ce trop à long terme ça ne peut pas marcher. Un peu comme quand votre médecin vous dit que si vous fumez trop, que si vous buvez trop, que si vous collez trop de produits chimiques dans le buffet, il y a de très fortes chances que vous finissiez avec un cancer et éventuellement que vous y passiez.
Donc pour résoudre le problème, nous avons besoin de faire l’inverse, c’est-à-dire moins. Le GIEC appelle ça la sobriété dans son sixième rapport. C’est ça la réponse simple à qu’est-ce qu’on peut faire. Pas juste décarboner. On peut décarboner et continuer à défoncer les écosystèmes. Non, consommer radicalement moins de matière et d’énergie, globalement rétablir l’équilibre.
Tout le reste, c’est du baratin : le développement durable, la croissance verte, toutes ces oxymores pour faire croire qu’on peut tout changer sans rien changer, qu’on peut continuer à faire plus tout en faisant moins, qu’on peut tout faire en même temps.
Mathieu Vidard : Et alors si on le sait, Cyril Dion, pourquoi est-ce qu’on ne le fait pas ?
Cyril Dion : On ne le fait pas parce que ceux qui sont en tête dans la grande partie de Monopoly mondiale auquel nous jouons toutes et tous de gré ou de force, c’est-à-dire ceux qui consomment le plus, ceux qui ont le plus de pouvoir, n’ont aucune envie qu’on joue à autre chose, parce qu’ils gagnent.
Une illustration ? Depuis 50 ans les grandes compagnies pétrolières, parmi les multinationales les plus riches de la planète ont dépensé des milliards pour empêcher qu’on touche à leur business mortifère. Pareil pour l’industrie chimique. Et les gouvernements ont suivi.
Et nous dans tout ça, pourquoi est-ce qu’on ne fait rien ou pas plus ? C’est quand même de notre survie qu’on parle. Vous avez le temps de sauver le climat, vous ? (Je parle aux auditeurs.) Non. Parce qu’il faut aller gagner votre vie 7 à 8 heures par jour. Et qui a décidé ça ? Qui aurait le pouvoir de vous libérer du temps et de l’argent pour agir ? Ceux qui déterminent les règles du jeu.
Et c’est là que se situe la seconde réponse. Agir ce n’est pas aller travailler chez Total en vélo ou manger des Pokéballs véganes à la cantine de Bayer. Ce n’est pas faire des petits gestes dans un océan de croissance. Quelqu’un disait même si vous faites jouer Martin Luther King, Gandhi et Mère Theresa au Monopoly, à la fin il se produira la même chose : l’un aura ruiné les autres.
Parce que ce n’est pas un problème de personne, c’est un problème de jeu.
Et aujourd’hui, nous avons besoin de changer de jeu.
Les épisodes de podcast qui suivent et expliquent la suite
- 04/09/2024 - Mais qu’est-ce qu’on peut bien faire face à l’urgence écologique ? (épisode ci-dessus) ;
- 11/09/2024 - Les petits gestes peuvent-ils servir face au péril écologique ? ;
- 18/09/2024 - La démocratie peut-elle nous sauver du péril écologique ? ;
- 25/09/2024 - C’est quand la révolution ? ;
- 02/10/2024 - Comment participer à la révolution ?
- 09/10/2024 - La stratégie des crottes de chien ;
- 16/10/2024 - Prenez soin de vous ;
- 23/10/2024 - Est-ce que l’écologie est politique ? ;
- 30/10/2024 - Le secret du changement
Une version résumée en trois points :
- une petite poignée de personnes a décidé pour nous que c’était ça le projet collectif, que c’était ça le jeu auquel nous allions tous jouer. Ça s’appelle la croissance infinie dans un monde fini, ou le capitalisme. Ça consiste à transformer des gens, des paysages, des animaux, en valeur, en argent, le plus vite possible.
- On ne change pas de trajectoire pas parce que ceux qui sont en tête dans la grande partie de Monopoly mondiale auquel nous jouons toutes et tous de gré ou de force, c’est-à-dire ceux qui consomment le plus, ceux qui ont le plus de pouvoir, n’ont aucune envie qu’on joue à autre chose, parce qu’ils gagnent.
- si vous faites jouer Martin Luther King, Gandhi et Mère Theresa au Monopoly, à la fin il se produira la même chose : l’un aura ruiné les autres. Parce que ce n’est pas un problème de personne, c’est un problème de jeu. Et aujourd’hui, nous avons besoin de changer de jeu.

