Lecture super intéressante de cette interview de Paul Klotz, essayiste : « La solitude est devenue une ressource délibérément recherchée et exploitée par les acteurs du numérique ».
En substance, pour maximiser leurs revenus, basés sur la publicité ciblée, les réseaux sociaux (mais pas que, les Youtube et Tiktok & co aussi) ont compris qu’il fallait que les gens restent scotchés à leurs écrans le plus possible, pour consommer le plus de pub possible. C’est ce qu’on a appelé l’économie de l’attention. Comme cela fonctionne sur la captation de données personnelles (plus on capte de données personnelles, plus on sait ce qui vous intéresse et plus vous cliquez sur les pubs), on a aussi appelé cela le capitalisme de surveillance. Des astuces pour vous garder captif, comme le scroll infini ont été développées. Au final, cela crée une addiction, et c’est bon pour les affaires (mais pas pour les gens). Et plus on subit cette addiction, plus on est dans la solitude. Miracle du capitalisme, on peut faire plus de business avec les gens souffrant de solitude (qui empire à cause des réseaux sociaux) : on leur vend plus de choses en ligne pour alléger leur misère, et maintenant, avec l’IA, on peut aussi leur vendre des compagnons virtuels (des genres d’amis imaginaires, mais à base d’IA). Mais Paul Klotz l’explique mieux que moi (j’ai ajouté le gras) :
Extraits :
Je définis le « capitalisme de la solitude » comme un système économique dans lequel la solitude est passée du statut de phénomène non intentionnel à celui de ressource délibérément recherchée et exploitée. Il est principalement le fait des acteurs du numérique dont les services produisent de la solitude, l’entretiennent et en tirent profit, notamment avec les réseaux sociaux ou les « compagnons IA ». Ce système n’est pas le fruit du hasard ou des circonstances : même s’il est formellement impossible d’établir une intentionnalité, plusieurs indices convergents démontrent qu’il y a un intérêt économique à la création et à l’alimentation de l’isolement. Le modèle économique des plateformes, on le sait, repose sur le temps d’usage de l’utilisateur. Plus il passe de temps à surfer et à scroller sur un réseau, plus il livre de données personnelles qui seront revendues à des annonceurs voulant acheter son attention. Or, pour maximiser ce temps d’usage, il faut mettre en place des mécanismes addictifs qui éloignent l’utilisateur de ses sociabilités réelles. Ainsi, le premier maillon du système produit de l’isolement, puisque l’utilisateur est littéralement captivé : à mesure qu’il scrolle, ses compétences relationnelles s’atrophient, et le coût de sortie de la plateforme devient de plus en plus élevé. Ensuite, une personne seule a davantage de valeur sur le « marché de l’attention », et cela pour deux raisons : elle produit un volume de préférences plus dense, donc davantage d’annonceurs se la disputent, et son isolement prédit également une consommation matérielle future plus grande. L’utilisateur seul est donc celui qui génère le plus de revenus pour la plateforme. Enfin, troisième canal : la tech vend des services payants contre la solitude, promettant aux utilisateurs de sortir de l’isolement qu’elle a elle-même créé. C’est le rôle des applications de rencontre, des sites pour se faire des amis, ou plus récemment des compagnons IA, ces agents conversationnels spécifiquement conçus pour créer et entretenir des relations affectives. Le fonctionnement de ces « compagnons », dont le modèle économique repose sur l’aspiration d’un maximum de données de l’utilisateur, est élaboré pour créer un véritable verrou émotionnel dont il est difficile de sortir. L’impact est considérable : aux Etats-Unis, 20 % des adolescents disent préférer passer du temps avec une intelligence artificielle (IA) plutôt qu’avec un camarade. En France, selon le Baromètre du numérique − cité dans une note du Crédoc de juin intitulée « L’IA émotionnelle, un ami qui vous veut du bien ? » −, 23 % des moins de 40 ans disent recourir à une IA comme « soutien psychologique », « ami », ou « amoureux ».

