— Ça y est, c’est aujourd’hui que je sors ! s’exclama Batarès. Enfin, je peux sortir de ces quatre murs, j’en peux plus… Trois mois que j’attends ce moment, sans compter les 25 ans passés dans le vaisseau ! Alpha regarda le vieil homme. Sur son nez, juste un pansement, plus discret que l’attelle nasale qu’il portait jusqu’à présent.

— Batarès, arrêtez de crier au monde qui vous êtes et d’où vous venez : rappelez-vous que si on apprend qui vous êtes, il y a de grandes chances que vous n’y surviviez pas. Alors motus ! Je vais d’ailleurs vous appeler Charly, ça n’est pas parce que je vous apprécie davantage maintenant que vous êtes sorti, mais c’est histoire de brouiller un peu les pistes. Au fait, vous devriez retirer ce bracelet d’hôpital vous identifiant, pour la même raison.

— Vous avez raison, en plus, le nom du service marqué dessus, PANPANPAN, c’était n’importe quoi, ça me rappelle cette chanson débile qui tournait en boucle “Et ça fait, “clic, clic-clic, pan-pan-pan / J’braque ton petit cœur, ma chérie, t’es trop séduisante” avant que je ne parte.

— Dites Batarès, euh Charly, à moins de vouloir retrouver une attelle sur votre appendice nasal, je vous conseille de changer de sujet : ça me gonfle franchement de vous entendre me dire “ma chérie”. Et puis le service de l’hôpital, c’est PADPAMPAN. Un acronyme qui date de la révolution de 2030.

— Ah ? fit Batarès, il voulait dire quoi ?

— C’était un moyen mnémotechnique pour lutter contre les réactionnaires. PAD : Punch a (climato-)Denialist, PAM : Punch A Macho, PAN : Punch A Nazi.

— Quelque chose me dit que vous avez participé à démocratiser cet acronyme, je me trompe ?

— En effet. Surtout, la façon de le mettre en pratique. En frappant avec le poing, les gens s’abîmaient les phalanges trop souvent, alors qu’avec le plat de la main, en frappant sous le nez comme ça…

— Non, c’est bon, je crois me souvenir !

— Voilà. On évite de se blesser soi-même, tout en ayant la même capacité pédagogique auprès de celui qui est en déni climatique, ou agresseur sexiste ou anti-révolutionnaire, voire les trois en même temps. À un moment, la blessure est devenue si commune qu’on a dû créer des services spécialisés pour gérer les cas. On leur a donné le nom de l’acronyme. Un genre de mème physiologico- pédagogique, si vous voulez.

Batarès se toucha machinalement le nez, comme pour s’assurer qu’il était toujours bien droit.

Ils se dirigèrent vers le parking à vélo, vaste et fort bien organisé. Batarès semblait interloqué :

— Je crois que les taxis, c’est de l’autre côté !

— Bata… Charly, nous sommes à vélo. Je vous ai fait attribuer un triporteur, il est accroché à côté du mien, le orange, là-bas.

— Mais… dans mon état ? je sors tout juste de l’hôpital, je vous rappelle !

— Justement, un peu d’exercice vous fera le plus grand bien, comme vous le rappelait le médecin. Le triporteur a trois roues, comme ça, pas de risque de tomber. Et l’une de vos batteries servira à l’assistance si vous avez un coup de mou. Vous avez de la chance, vu votre état et votre âge, vous avez droit à 3 batteries au lieu de 2. Allez, mettez votre baluchon dans la benne devant !

— C’est hors de question, cria presque Batarès. Vous semblez ignorer qui je suis. J’ai droit à une voiture, merde ! Appelez-moi un taxi, ou une limousine, nom d’une pipe !

— Ça va être compliqué, Ba…Charly. Les dernières voitures ont disparu il y a plusieurs décennies.

— HEIN ?

— En effet. Il y a encore des passionnés qui font rouler des antiquités avec des stocks d’essence de contrebande ou après adaptation au biogaz, mais c’est devenu rarissime. C’est étonnant comme ils râlent quand les enfants leur jettent des pierres sur les peintures métallisées. Mais quand ils descendent de leur carrosse, ils finissent le plus souvent au service PADPAMPAN. Faut croire que ça les décourage, toutes ces déconvenues.

— …

Le monde de Batarès semblait s’écrouler. Lui, l’ancien capitaine de l’industrie automobile allait se retrouver à vélo !

— Allez Charly, en selle ! Vous allez voir, on s’y fait très bien. Mais abstenez-vous de faire un bruit de moteur avec la bouche, c’est très mal vu, ça fait climato-dénialiste.

— Et du coup, PADPAMPAN ?

— C’est bien, vous comprenez vite ! Insérez la batterie dans le support, vérifiez que l’assistance est bien en mode Éco, et c’est parti vers notre nouveau domicile.

— “Notre” ???

— Oui, nous allons partager un appartement, je dois être à vos côtés en permanence pour veiller sur votre sécurité. Si tout se passe bien, ça ne devrait pas durer trop longtemps. Allez, on part !

— Mais c’est dangereux, le vélo !

— Charly, ça n’est pas le vélo qui est dangereux, ce sont les voitures qui l’étaient pour les vélos. Et comme il n’y a plus de voitures, problème résolu. Par contre, le code de la route n’a pas changé : on s’arrête aux feux, aux stops et aux passages piétons. Vous allez voir, la ville est bien apaisée maintenant.

Ils s’éloignèrent, Batarès hésitant lors des premiers tours de roue avant de gagner en assurance. Quelques kilomètres plus loin, Alpha lui fit signe de s’arrêter. Vélos attachés, ils se dirigèrent vers la terrasse d’un café où ils commandèrent à dîner. Un groupe de musiciens jouait de la musique sur la place. L’ambiance était délicieuse, l’air tiède de la fin d’été, de la joie dans l’air, des enfants qui dansaient faisaient qu’on ressentait une joie de vivre ensemble, comme si l’harmonie de la communauté devenait palpable. Un autre groupe de musique prit la place du précédent.

— C’est une fête de la musique ? Ça n’est plus le 21 juin ?

— En fait, c’est comme ça trois soirs par semaine, jeudi, vendredi et samedi.

— Ah oui ? Le niveau musical est vraiment excellent !

— Oui, maintenant qu’on travaille moins, les gens ont plus de temps pour les loisirs, donc ils pratiquent plus souvent un instrument. Et puis la télé a quasiment disparu, suite à l’arrêt de la publicité. Plus besoin, comme disait le patron de TF1 à votre époque, de “vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola”. Marque qui a disparu, elle aussi. Forcément, sans publicité, et avec les nouvelles exigences alimentaires, la disparition du plastique jetable, la junk food n’existe plus. Les gens se sont tournés vers une alimentation plus saine, plus locale, plus naturelle, et des loisirs plus créateurs de lien que la télévision ou la vidéo en ligne. Combiné au temps libéré pour les musiciens, ça a donné une culture orientée vers le spectacle vivant : concerts, spectacles, théâtre, performances.

— C’est gentillet, mais tout ça ne vaut pas un méga-concert des Rolling Stones ou des Pink Floyd, ça c’était du spectacle ! Des installations incroyables ! Des murs entiers de hauts-parleurs, des feux d’artifice, des écrans géants ! Ça c’était la grande classe ! Et Johnny, vous avez pas connu Johnny, vous. Ah… “Quand mon corps sur ton corps lourd comme un cheval mort”, c’est puissant, ça ! Devant 100 000 personnes en transe !

— Justement… Déjà, les gens dont vous parlez sont tous morts, depuis le temps, et l’empreinte carbone de ces concerts étaient telle qu’ils n’étaient possibles que dans votre époque carbo-dépendante. Depuis, les spectacles ont été décentralisés et sont revenus à une échelle artisanale. La période où l’humanité cramait des tonnes de CO2 pour un spectacle est révolue, la parenthèse s’est refermée, elle aura duré moins de 70 ans.

— Et ce groupe, là, il reviendra la semaine prochaine ?

— Non, il sera probablement parti. L’été, les groupes ont tendance à tourner de ville en ville, sur des vélos cargos, quelques bagages, leurs instruments, ça crée une diversité sans cesse renouvelée.

Batarès chantonnait la chanson que jouait le groupe.

— Aïe, on nous fait croire / que le bonheur c’est d’avoir / de l’avoir plein nos armoires…

Alpha pris la suite :

— On nous inflige / Des désirs qui nous affligent / On nous prend faut pas déconner dès qu’on est né / pour des cons alors qu’on est /

Batarès joint sa voix à celle d’Alpha pour le refrain :

— Des Foules sentimentales / Avec soif d’idéal / Attirées par les étoiles, les voiles / Que des choses pas commerciales.

— Mais, Alpha, vous connaissez cette chanson ? Elle doit dater du millénaire précédent, genre 20 ans avant votre naissance !

— Oui, en fait elle a eu une grande importance, au moment de la révolution de 2030. C’était déjà un classique à l’époque, mais en décrivant les maux du marketing, de la société de consommation, elle a cristallisé une prise de conscience, le besoin d’arrêter d’être manipulés par la pub, d’arrêter de consommer toujours plus, qui menait collectivement vers l’abîme écologique, accélérait le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité… Les gens étaient frustrés et malheureux de ne pas posséder tout ce qu’on leur faisait désirer. La chanson est devenue un genre d’hymne révolutionnaire, en fait.

— Vous plombez l’ambiance, Alpha ! Allez, demain on se change les idées, on va faire du shopping !

Alpha souriait poliment. Batarès aurait bien le temps de comprendre, demain…


Ensuite : Chapitre 4 : Électrique

Table des matières

  1. Chapitre premier : Paris, 2051
  2. Chapitre 2 : La rencontre
  3. Chapitre 3 : En selle !
  4. Chapitre 4 : Électrique
  5. Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
  6. Chapitre 6 : Clamart, 2015
  7. Chapitre 7 : Allez-y sans nous dans votre dystopie de merde
  8. Chapitre 8 : Ma petite entreprise
  9. Chapitre 9 : La ferme
  10. Chapitre 10 : À bicyclette
  11. Chapitre 11 : À cheval
  12. Chapitre 12 : La mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs
  13. Chapitre 13 : On dirait le Sud
  14. Chapitre 14 : ¿Por qué te vas?
  15. Chapitre 15 : Épilogue
  16. Remerciements et colophon

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