Le lendemain, comme convenu, Alpha et Batarès prirent leurs vélos vers Montreuil pour rendre visite à un ami d’Alpha, Guillaume, qui avait un projet entrepreneurial dans cette ville de l’Est parisien. Sur la route, devenue de fait une piste cyclable, Batarès ne cessait de bombarder Alpha de questions.

— Mais comment se fait-il qu’il n’y ait plus du tout de voitures dans les rues ?

— En fait, ça a été un moment clé du Grand Affaissement.

— Vous voulez dire l’effondrement ?

— Non, non, l’Affaissement. Les réactionnaires parlaient d’effondrement, comme si c’était une catastrophe, un truc à éviter absolument. Mais en fait ça ressemblait à un affaissement. À grande échelle, certes, mais ça s’est juste tassé. Comme l’avait documenté Luke Kemp dans La malédiction de Goliath, c’est pour les 1% les plus riches que ça a été très compliqué. Plus on descendait dans les classes sociales, plus c’était facile. Cela demandait un changement massif de style de vie, mais en fait cela a été bénéfique pour plus de la moitié de la population. La publicité s’est arrêtée d’elle-même, de même que les voitures, vu que la chaîne logistique qui alimentait les stations services en carburant s’est arrêtée. Les gens ont arrêté de dépenser des fortunes dans leurs voitures, dans l’essence. Mais pour pouvoir continuer à assurer l’essentiel, à savoir se nourrir, il a fallu mettre des gens dans les champs. Cela a créé des emplois en masse, le chômage a instantanément été résorbé par la diminution de la mécanisation de l’agriculture. Plus de tracteurs, quasiment plus de machines, presque tout le monde est allé s’installer à la campagne. Les résidences secondaires ont été réquisitionnées par les maires, qui ont été les seules autorités pendant longtemps. Les gens s’y sont installés, et se sont formés à l’agriculture d’avant le modèle intensif. Quasiment plus d’intrants, de produits chimiques et autres n’arrivaient, alors beaucoup se sont mis au maraîchage. Ces changements étaient rapides, mais un système d’entraide s’est mis en place, chacun apportant son savoir-faire, le documentant de manière électronique dans un genre de wikipédia de la pratique agricole, partagée gratuitement et améliorée par d’autres. Il y a ceux qui savaient, qui montraient, ceux qui imitaient, et documentaient. Non seulement il n’y avait plus de chômage, mais il y avait aussi beaucoup plus de liens entre les gens. Les jeunes des quartiers à qui on avait auparavant retiré tout avenir, retrouvaient des perspectives d’utilité : travailler dans les champs, transporter les fruits et légumes dans des carrioles attelées à des vélos, bénéficier de la reconnaissance par les autres de leur énergie et de leur capacité d’apprendre et de faire.

— Mais il a fallu fabriquer des millions de vélos pour remplacer les voitures ?

— Non, les millions de vélos, on les avait dans les caves. Il suffisait de les ressortir de ces caves, les dépoussiérer, mettre un peu d’air dans les pneus, un peu d’huile sur les chaînes. Oui, ça a pris du temps, mais on avait déjà des tas de structures en place, des sites Web sur le sujet, des associations de récupération de pièces détachées comme les Maisons du Vélo. Ces événements les ont dopés et mis sur le devant de la scène. Ils sont passés du statut de quantité négligeable à celui de héros de la transition en un claquement de doigt. Leur savoir-faire, leurs processus ont été diffusés, copiés, répliqués partout. Des tas de bâtiments ont été prêtés à ces associations partout en France. Regardez dans les rues : les réparateurs de vélos sont légion, comme les réparateurs de terminaux. C’est un peu pareil pour les vêtements : tout ce qui était vente de vêtements au détail a été remplacé par de la vente de vêtements de seconde main, de réparation de vêtements, de personnalisation aussi.

— Ah, on approche de Montreuil.

— Oui, voilà, c’est là, à gauche, dans ce hangar, elle cria : “Guillaume, t’es là ?”

Un grand gaillard hirsute, barbu, la quarantaine, les mains pleines de poussière, surgit de derrière une épave de Tesla, un véhicule de luxe d’avant le Grand Affaissement. Il ôta le masque qu’il portait et enlaça Alpha. De toute évidence, l’intérêt que l’un portait à l’autre allait au-delà de la simple amitié.

— Alors voilà ton protégé ? Ravi de faire votre connaissance, Monsieur Ba…

— Restons discrets, appelons le juste Charly, l’interrompit Alpha.

Ils se serrèrent la main. Batarès semblait vraiment intéressé par Guillaume et son travail

— Alors comme ça, vous êtes comme moi dans l’automobile ? Vous montez un business, me disait Alpha ? Ça fait plaisir de voir des jeunes se lancer dans l’entrepreneuriat, avoir de l’ambition. Ça me rassure, il y a des choses qui ne changent pas. Et puis dans la bagnole, aussi, tant pis si elle est électrique, parce qu’on ne me retirera pas de l’idée que le thermique, quand même c’est mieux qu’un bidule électrique ! Le vrombissement d’un 6 cylindres en ligne, le feulement d’un V8, ajouta-t-il sur un ton nostalgique.

— Oui, je monte un projet autour de l’automobile, en effet. Mais peut-être différent de ce que vous anticipez.

— Dites-moi tout, l’entreprise, la bagnole, la réussite, c’est toute ma vie !

Alpha se disait qu’effectivement, Batarès donnait l’impression d’avoir rajeuni de 20 ans.

— Alors justement, moi je suis plutôt dans la redirection écologique de la voiture, voyez-vous.

Batarès avait l’air intrigué, et Guillaume continua :

— On s’est retrouvé avec des centaines de milliers de voitures électriques dans les années 2030, et encore plus de voitures thermiques. Ça prenait une place folle, alors on s’est demandé ce qu’on pouvait en faire. Je me suis spécialisé dans la voiture électrique. J’ai deux projets. Le premier, c’est de récupérer les moteurs, 2 ou 4 suivants les modèles, et en faire des éoliennes domestiques dans les régions. Il y a plein de cuivre dans ces moteurs, des aimants bourrés de métaux rares, c’est vraiment dommage de ne rien en faire. Alors que les besoins en énergie renouvelable sont croissants, depuis qu’on arrête les centrales nucléaires petit à petit. Le deuxième projet, c’est le réemploi des cellules des batteries de ces véhicules. Jusqu’à présent, on désossait les voitures pour faire des batteries individuelles, comme celle de votre vélo ou celle que vous avez chez vous. Il faut songer qu’avec une seule voiture électrique réformée, on peut produire 200 batteries individuelles qui peuvent donc équiper 200 vélos alors que dans une voiture, elles ne servaient en moyenne qu’à 1,2 personnes, qui en plus souffraient de sédentarité et usaient beaucoup les routes. Forcément, avec des véhicules de 2 tonnes…

Batarès l’interrompit :

— Oui, mais tout de même, en bagnole, on a tout le confort, la musique, un fauteuil confortable, c’est un peu l’extension de mon salon, mais sur des roues !

— C’est bien tout le problème ! répliqua Alpha, celui de la sédentarité, un comble pour un véhicule ! C’était devenu un gros problème de santé publique : la population nourrie à la malbouffe et au soda à cause de la publicité, et se déplaçant en voiture, ça avait augmenté la proportion d’obèses, de maladies cardio-vasculaires, de diabètes, et le système médical était à bout. Abandonner la voiture a été un soulagement énorme pour les finances publiques, pour l’hôpital, pour réduire le budget d’entretien des routes. Et aujourd’hui, les gens sont en bien meilleure santé grâce à ça. Expliquer cela nous a aidé à renoncer à la voiture individuelle, à laquelle les gens de votre génération avaient un fort attachement.

— Mais donc vous ne construisez pas de voitures, dit Batarès, dont la voix tremblante trahissait la déception.

— Non, on les déconstruit. On réoriente les ressources qui les composent pour en faire tout autre chose. Mon deuxième projet, c’est désosser cette Tesla, mettre un moteur beaucoup moins puissant dessus, et utiliser ses batteries comme relais énergétique dans des situations exceptionnelles, comme les catastrophes naturelles, les pannes d’éoliennes, la maintenance de panneaux solaires.

Le pauvre Batarès avait encore pris un coup au moral, il tenta de se raccrocher aux branches, de trouver quelque chose qui avait encore du sens à ses yeux. Il tenta le tout pour le tout :

— Bon, mais votre invention, vous la brevetez, et vous vendez des licences sur le brevet, et hop, à vous les millions ! Ahah, j’adore…

— Ah non, pas du tout, je fais comme tout le monde ici, je mets mon travail sous licence libre pour qu’il soit réutilisable par tous. Et pour ça, je le publie sur le wiki de la transition. Je l’ai déjà fait pour les moteurs de Tesla qui deviennent des éoliennes, et comme disait le collègue de mon pote Léonard, “je sers la science et la communauté et c’est ma joie”. Il y a des avantages : je m’éclate dans mon travail, je suis reconnu par mes pairs et j’encourage des vocations. C’est comme ça que j’ai rencontré Alpha, lors d’un atelier participatif à la redirection. Comme quoi, il y a plus important que l’argent…

— Ahah, l’argent semble moins important aujourd’hui, mais je vois que “choper de la meuf” est toujours d’actualité !

— Je croyais que tu lui avais déjà “expliqué” PADPAMPAN, lança Guillaume à Alpha.

— Batarès, la prochaine fois que vous me mettez dans un rôle de femme-trophée, je vous jure que je vous rectifie le tarin ! siffla Alpha.

Batarès se couvrit machinalement le nez avec ses deux mains et s’excusa platement.

Alpha et Batarès retournèrent à leur appartement. Ce dernier avait le moral dans les chaussettes, ce monde était clairement trop différent pour lui. Alpha le ressentit et lui fit une proposition.

— Dites moi Charly, ça vous dirait de changer d’air ? Quitter Paris pendant quelques semaines, aller voir d’autres choses, vous changer les idées aussi.

— Ecoutez Alpha, j’en sais rien. J’ai l’impression de ne pas être fait pour ce monde. Je ne reconnais rien ou presque, et à chaque fois que je crois reconnaître quelque chose, ça n’est plus vraiment ce que je croyais. Les terminaux sont censés être attribués pour la vie, les bagnoles programmées pour être désossées, les secrets industriels pour être publiés, les routes exclusivement pour les vélos et les piétons, les riches sont conspués au lieu d’être admirés et vous avez même éborgné au LBD le ministre de l’Intérieur. C’est n’importe quoi, votre monde !

— Vous voyez tout en noir, Charly. On a résorbé le chômage et retrouvé le plein emploi, il y a une solidarité comme jamais auparavant en France, le changement climatique ne progresse plus, les pollutions des sols, de l’air et de l’eau sont en chute libre, les gens sont en bien meilleure santé qu’avant, les enfants ont enfin un futur désirable et on a échappé à la guerre civile qui se profilait dans les années 2025. Alors oui, on a dû renoncer à d’anciens rêves insoutenables, on a dû se désattacher des bagnoles, du bling, de l’avion, et de la surconsommation ostentatoire comme signe statutaire, et ça n’a pas été facile pour tout le monde. Et pour vous, comme tout cela vous arrive en même temps, c’est plus difficile. J’en suis désolée. Mais croyez-moi, c’est largement pour le mieux.

— N’empêche que c’est impossible à vivre pour moi !

— Je comprends, c’est normal. Comme tout le monde, mais à vitesse accélérée à cause de votre départ raté pour Mars, vous devez faire le deuil du monde d’avant. Elizabeth Kübler-Ross disait que le deuil a plusieurs phases, ça commence par le déni, la colère, le marchandage, la dépression, avant d’arriver à l’acceptation. Et, mauvaise nouvelle, on peut passer plusieurs fois par toutes ces phases. C’est ce que je lis chez vous, Charly. Mais vous arriverez à l’acceptation, comme quasiment tout le monde.

— Vous savez que je suis parti vers Mars précisément pour un deuil !?

Alpha baissa les yeux.

— Je… Je sais. Je suis vraiment désolée. C’était horrible, je n’aurais pas aimé être à votre place. Je…

L’émotion la gagnait, sa gorge se serrait, elle préférait se taire. Ou peut-être ne pouvait-elle plus parler, de peur de trop en dire.

Le silence s’installa longuement.

Batarès finit par le rompre et l’air étonnamment guilleret, lança :

— Je sais, j’avais une maison dans le Var, j’adorerais y retourner, j’y avais plein de souvenirs, on pourrait se reconnecter avec la nature !

— Ah, le Var ? fit Alpha d’un air gêné. Mais où ?

— Du côté de Mornes les Mimosas.

— Je ne connais pas bien la région, mais c’est à l’Est d’Hyères ?

— Oui, 20 kilomètres en direction de St Tropez.

— Alors non. Je suis désolée, mais il y a des agitateurs réactionnaires capitalistes dans le coin, donc on va éviter. D’autant qu’une des raisons qui fait que je vous propose d’aller prendre l’air, c’est que le patron du magasin de terminaux chez qui vous avez fait une scène l’autre jour a fini par comprendre qui vous êtes. Visiblement le bruit s’est répandu. Donc les capitalos sont tout excités de vous savoir vivant et en liberté. Débarquer à Mornes les Mimosas, c’est se jeter dans la gueule du loup ! Dites-moi franchement, Charly, ça n’est pas ce que vous voulez ?

— Oh non, rejoindre une contre-révolution à mon âge, ça serait totalement crétin, j’ai déjà bien du mal à m’adapter au monde d’aujourd’hui, ça n’est pas pour souhaiter un retour au monde d’avant, ce qui n’arrivera probablement jamais de mon vivant, en plus !

— J’apprécie votre état d’esprit, Charly. On dirait que vous vous rapprochez de l’acceptation, ça fait plaisir. Alors une autre idée de destination ? La Bretagne ?

— J’ai envie de profiter de cette fin d’été, alors plutôt le Sud de la France. Toulon, ça serait possible ? J’avais un oncle officier de Marine, il avait une maison au Mourillon, un quartier de Toulon, j’y ai plein de souvenirs. Faites plaisir à un vieil homme, Alpha !

— Je dois en parler à mes supérieurs, mais c’est vrai que c’est tentant.


Ensuite : Chapitre 9 : La ferme

Table des matières

  1. Chapitre premier : Paris, 2051
  2. Chapitre 2 : La rencontre
  3. Chapitre 3 : En selle !
  4. Chapitre 4 : Électrique
  5. Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
  6. Chapitre 6 : Clamart, 2015
  7. Chapitre 7 : Allez-y sans nous dans votre dystopie de merde
  8. Chapitre 8 : Ma petite entreprise
  9. Chapitre 9 : La ferme
  10. Chapitre 10 : À bicyclette
  11. Chapitre 11 : À cheval
  12. Chapitre 12 : La mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs
  13. Chapitre 13 : On dirait le Sud
  14. Chapitre 14 : ¿Por qué te vas?
  15. Chapitre 15 : Épilogue
  16. Remerciements et colophon

Ce document est sous licence CC-BY-SA Tristan Nitot