— C’est bon, j’ai vu avec la colonelle Tricot, ça va pouvoir se faire. Par contre, elle m’a demandé une mission express, aussi vous allez partir trois jours au vert, du côté de Versailles. Nous irons à vélo, votre triporteur vous sera utile sur place. Prenez vos affaires, nous partons dans une heure !
— Mais je vais y faire quoi ?
— De l’agriculture !
— Chouette, moi qui ai toujours eu envie de conduire un tracteur !
— …
— Bah quoi ? On a plus le droit d’avoir des rêves d’enfant ?
— Réfléchissez, Charly…
— Ah oui… sans essence, ça va être compliqué, c’est ça ?
— Voilà.
Après un voyage sans encombre, ils arrivèrent dans une grande bâtisse aux allures de ferme du XIXe S. Alpha et Charly étaient visiblement attendus. Un jeune homme avec un bleu de travail largement rapiécé vint vers eux.
— Vous êtes Alpha ?
— Oui, avec votre nouveau pensionnaire Charly.
— Enchanté, moi c’est Bob, ça vous ennuie si on se tutoie ? Tout le monde le fait, ici.
Les deux arrivants opinèrent du chef.
— Charly, tu vas dormir là, dans la grange. Ne fais pas cette tête-là, il y a une chambre avec un lit. Les draps sont propres.
— Encore une chance, siffla Charly. C’est pas trop l’idée que je me faisais des vacances, pour tout vous dire !
— C’est normal, c’en n’est pas ! Tu trouveras des bottes dans à peu près toutes les tailles en bas de l’escalier, prends celles qui te vont, Si tu n’as pas de bleu de travail, prends-en un avant de monter l’escalier et enfile-le, je t’attends. Assure-toi qu’il est propre !
Alpha intervint :
— Bon, je vois que tout est en ordre, si vous n’avez plus besoin de moi, je dois filer. Charly, vous êtes entre de bonnes mains. Bob, c’est OK pour toi ?
— Parfait ! Il paraît qu’il faut lui faire faire de l’exercice, m’a dit la Colonelle ? Il en aura !
Alpha enfourcha sa monture et fila pendant que Charly grommelait. Il redescendit quelques minutes plus tard, avec un look improbable, mal à l’aise dans des vêtements de fermier rapiécés :
— Moi qui me rêvais au volant d’un tracteur rouge flambant neuf, me voilà à enfiler un bleu qui a un fort kilométrage !
— T’en fais pas, Charly, une fois crotté, on verra plus qu’il est vieux, juste qu’il est sale ! Allez viens, on va bosser, assez perdu de temps en bavardage !
Ils contournèrent la bâtisse et se dirigèrent vers un groupe déjà à l’œuvre sur un terrain qui avait l’air à mi-chemin entre la friche et le potager.
— Mais vous ne travaillez pas dans les champs ?
— Ici, on fait surtout de la permaculture, on associe différentes plantes qui se complètent et fonctionnent ensemble pour former un système. En fait, c’est complètement différent de ce qui se faisait avant et de ce que vous avez dû apprendre à l’école. Jusqu’au début des années 20, c’était surtout de l’agriculture intensive, avec des machines à moteur thermique, on labourait, on faisait un seul type de culture sur une très grande surface, on mettait des intrants…
— Des intrants ?
— oui, des produits chimiques, des engrais, des pesticides. Il fallait beaucoup d’énergie pour les produire, les transporter jusque dans les fermes, et ensuite les épandre. Et puis on a bien vu les dégâts sur la biodiversité : ça tuait les abeilles, polluait les champs, menaçait la nappe phréatique et à terme l’eau potable, avant de toucher les rivières et la mer. Bref, ça donnait de gros progrès sur les rendements au début, mais ensuite le sol s’épuisait, les rendements et la biodiversité s’effondraient. De toute façon, avec le Grand Affaissement, il a fallu changer de méthode, vu que les intrants devenaient de plus en plus rares et chers, les coûts de production et de transports augmentant. C’est là qu’on a remis au goût du jour la permaculture, une pratique qui avait déjà 50 ans à l’époque : faire travailler ensemble des espèces complémentaires qui se renforcent et se protègent mutuellement des nuisibles. Après quelques années pas faciles, le temps que les sols se renforcent et qu’on peaufine les méthodes, qu’on forme les gens, les rendements sont devenus excellents.
— Mais quand même, je vois qu’on est nombreux à travailler ici.
— Oui, ça aussi, ça a été un gros changement. Plus de machines agricoles du tout, devenues de plus en plus difficiles à opérer à cause du manque de carburant, mais les nouvelles méthodes demandaient plus de main-d’œuvre. C’est les gamins de Trappes qui ont été ravis ! Au lieu de traîner dans la cité, sans y voir d’avenir, ils sont venus ici d’un coup de vélo et ont appris un métier… Djamel ! appela-t-il.
Un homme d’une bonne trentaine d’années s’approcha.
— Oui, Bob ?
— Je te présente Charly, il est nouveau ici. Tu te souviens l’autre soir, quand on fêtait tes 25 ans à la ferme, tu nous avais parlé de ton premier été ici. Je suis sûr que ça intéresserait Charly. Il vient de la ville, alors forcément…
— Bonjour Charly, enchanté ! Je leur racontais que quand je suis venu ici pour la première fois, je n’y connaissais pas grand-chose, je découvrais tout… On m’a montré comment faire des semis de courgette, au printemps, et puis je suis revenu les planter en pleine terre en mai. C’était incroyable de voir notre travail produire quelque chose. Mais le mieux, c’est quand on a commencé à récolter en juillet août, et que j’ai pu en rapporter à Trappes. J’en avais plein les sacoches, on faisait des gratins de courgettes dans toute la cage d’escalier, avec tous les voisins et tout ! Moi qui n’avais pas de bons résultats à l’école, j’étais devenu un héros. Je crois que ma mère n’avait jamais été aussi fière de moi.
— Alors vous avez tout laissé tombé et vous êtes venu ici travailler la terre ? demanda Batarès.
— Non. Par contre, j’y passais toutes mes vacances scolaires et puis j’ai compris que l’école pouvait m’aider à devenir meilleur sur ce sujet. J’ai commencé à avoir des meilleures notes et j’ai fait un diplôme en alternance. Bob, il dit que j’ai la main verte et je crois qu’il a raison. En fait, c’est quand j’ai commencé à documenter ce que j’apprenais à la ferme dans un Wiki agricole qui s’appelle Nadine (Nouvelle Agriculture Distribuée je ne sais plus quoi). C’est un peu comme un MOOC, où les gens peuvent apprendre comment réussir les travaux agricoles. Je me suis fait plein de copains comme ça, partout en France, comme une communauté, mais virtuelle. On prenait des photos avec les terminaux des plants qu’on faisait, on discutait pour échanger des astuces, les trucs qui marchaient, ceux qui ne marchaient pas. Toute une génération a grandi comme ça en apprenant un métier et en le partageant avec d’autres.
— Mais c’était ce que vous vouliez faire dans la vie ?
— Oh non, je voulais être footballeur mais les plus célèbres étaient des 1 %. Alors quand je suis devenu un héros dans la cage d’escalier de mon immeuble avec mes légumes et que ma mère m’a regardé comme un trésor, j’ai su que c’était fermier que je voulais être. Surtout que 1%, c’était pas trop un métier d’avenir, vu le contexte de l’époque… Il se mit à rire.
— Bon, on s’y colle ? demanda Bob.
— Charly, tu viens avec nous ? Charly acquiesça. Justement, on a de la courgette à récolter. Va chercher ton triporteur, on va le charger !
Le triporteur de Charly était plein à ras-bord de courgettes mais aussi des premières récoltes de brocolis, d’épinards et de poireaux. Ils remisèrent le véhicule dans la grange jusqu’au lendemain.
Le soleil commençait à baisser, chacun prit une douche bien méritée avant de se retrouver pour le dîner au réfectoire. Tout le monde mettait la main à la pâte pour le dîner et Charly, guère doué en cuisine, parce qu’il avait toujours trouvé à déléguer ces tâches quand il était patron, se retrouva à mettre le couvert pendant que les autres cuisinaient. Il dû aussi éplucher des légumes. Au moins, ce faisant, il était assis, ce qui était bienvenu après une journée très intense.
Le dîner fut festif mais simple, les convives de toutes origines semblaient partager la même joie de vivre une vie simple et, malgré une bonne fatigue physique, chacun ressentait le bonheur d’avoir eu une journée productive et bien remplie.
Le vin des vignes locales était très correct, comme quoi le changement climatique n’avait pas que des inconvénients et, sur la fin, Charly se retrouva à fumer un genre de “cigarette thérapeutique” qui sentait fort, pour faire un peu comme tout le monde. Bob et Djamel prirent ensuite chacun une guitare pour entonner Foule sentimentale avec tout le monde en chœur. Charly, emporté par les effets de la drôle de cigarette et du vin, avait la tête qui tournait et beuglait “Du ciel déva-a-a-leuh / Un désir qui nous emba-a-a-lleuh / Pour demain nos enfants pâles / Un mieux, un rêve, UN CHEVAAAL”, qu’il se mit à imiter dans une danse maladroite en éclatant de rire.
Bob et Djamel se regardèrent et comprirent qu’il était temps d’aller coucher Charly. Ils encadrèrent le vieux en glissant chacun sa tête sous un bras de Charly, qui voulut leur faire un câlin à trois, clamant son affection.
— Vous êtes mes vieux potes pour la viiiie, j’ai jamais eu de meilleurs amis que vous, mieux que tous mes amis du boulot, du golf et du MEDEF réunis. Vous êtes des gars carrés, alors qu’ils voulaient tous ma place, cette bande d’arriviiiiiistes ! Vous voulez pas ma place au moins ? leur dit-il en faisant les gros yeux avant d’éclater de rire…
Bob et Djamel se regardaient sans comprendre de quoi il voulait parler, sûrement des réminiscences de sa jeunesse et ignoraient tout ce à quoi le mot MEDEF pouvait faire référence. Gravir les marches de l’escalier menant à la chambre fut épique, à trois de front, mais Charly ne tarda pas à s’effondrer sur son lit, parfois secoué par des gloussements de rire.
Ensuite : Chapitre 10 : À bicyclette
Table des matières
- Chapitre premier : Paris, 2051
- Chapitre 2 : La rencontre
- Chapitre 3 : En selle !
- Chapitre 4 : Électrique
- Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
- Chapitre 6 : Clamart, 2015
- Chapitre 7 : Allez-y sans nous dans votre dystopie de merde
- Chapitre 8 : Ma petite entreprise
- Chapitre 9 : La ferme
- Chapitre 10 : À bicyclette
- Chapitre 11 : À cheval
- Chapitre 12 : La mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs
- Chapitre 13 : On dirait le Sud
- Chapitre 14 : ¿Por qué te vas?
- Chapitre 15 : Épilogue
- Remerciements et colophon
Ce document est sous licence CC-BY-SA Tristan Nitot

