Le lever fut compliqué pour Charly, surtout qu’il fut réveillé tôt par Bob qu’il devait accompagner au marché pour vendre la récolte de la veille. La bouche pâteuse, des courbatures partout, Charly suivait Bob sur son triporteur tant bien que mal, car le véhicule était lourdement chargé, lui aussi. La tentation de mettre l’assistance de l’engin sur Turbo était forte, mais la perspective de se retrouver avec trop peu de batterie au retour l’en dissuadait. Ils se dirigeaient vers Versailles, qui était le grand marché régional. Sur place, dans un ancien garage automobile désaffecté était remisé de quoi monter l’étal de la ferme où furent disposés les fruits et légumes. Charly, malgré une migraine tenace, fit bonne figure pour les vendre avec l’aide de Bob. Les gens venaient avec leurs sacs en coton recousus de partout, pour les remplir de légumes après leur pesée sur une balance Roberval qui semblait avoir l’âge du château de Versailles tout proche. Bob envoya Charly faire différentes courses pendant qu’il tenait l’étal.

— Tu vois, derrière le marchand de fromage ? Il y a le coutelier-rémouleur. Prends ce sac avec les couteaux et demande-lui de tout aiguiser et vois ce qu’il peut faire pour ce manche qui est fendu.

Charly revint quelques minutes plus tard :

— Il faudra venir les chercher un peu avant l’heure de la fermeture du marché. Au fait, mon triporteur faisait un drôle de bruit sur la fin du trajet, tu ne voudrais pas jeter un œil ?

Bob s’approcha, fit le tour, s’accroupit dans l’axe de la roue avant gauche avant de soulever légèrement le véhicule pour faire tourner la roue en question.

— Oh oui, t’as pas tapé dans un nid de poule, par hasard ? Parce que là, elle est bien voilée. Aide-moi à remballer l’étal maintenant qu’il est vide, on ira voir quelqu’un qui peut nous aider.

Une fois le matériel rangé, ils gagnèrent avec leurs triporteurs la “rue des vélos” où se trouvaient plusieurs boutiques de vélos d’occasion, de pièces détachées, et autres ateliers. Ils se dirigèrent vers la Maison du Vélo. Charly interpella Bob :

— Euh, t’es sûr que c’est là que tu veux aller ? C’est quand même la boutique la moins tentante de toute la rue, là ! On dirait un dépotoir, avec ces caisses de pièces sur les étagères qui montent jusqu’au plafond… Et leur matériel, t’as vu, c’est vieux !

— C’est normal, c’est pas une boutique, c’est un atelier d’auto-réparation ! Ça sera moi le mécano !

— Mais t’es fermier !

— Il faut savoir tout faire dans une ferme, alors c’est ici que je me forme. Je paye une cotisation, j’ai accès à des pièces de seconde main et des gens qui peuvent m’aider, souvent d’anciens mécanos à la retraite. Les meilleurs, ce sont eux qui ont formé tous les mécaniciens de la rue !

Ils s’installèrent, déposèrent la roue abîmée et entreprirent de la dévoiler avec les outils qui étaient mis à leur disposition. Un vieux monsieur avec les vêtements couverts de cambouis tournait entre les différents établis pour aider ceux qui en avaient besoin. Il leur lança :

— Si c’est pour transporter des lourdes charges de façon régulière, vous auriez intérêt à passer à des roues à 36 rayons plutôt que 32 !

Charly engagea la conversation avec lui.

— Mais…vous ne seriez pas mieux chez vous plutôt que de venir ici, à votre âge ?

— Je suis bien retraité, mais ça ne veut pas dire que je suis inutile ! répliqua le vieux avec amusement. Tout seul, chez moi, je crois bien que je m’ennuierais. Je préfère venir ici, aider les gens à devenir autonomes dans la réparation, surtout que le vélo est devenu plus utile et plus important que jamais dans la société.

— Oui en effet. Vous faites toujours du vélo, vous-même ?

— Oh que oui ! Dans le métier, on a un dicton : “c’est pas parce qu’on devient vieux qu’on arrête le vélo, c’est parce qu’on arrête le vélo qu’on devient vieux !”. Alors moi, je veux rouler tous les jours… À chaque fois que je monte sur un vélo, peut-être un jour un tricycle, je retrouve mon âme d’enfant. Je chantonne cette chanson du siècle dernier, vous savez, “Quand on partait de bon matin / Quand on partait sur les chemins / À bicyclette-eu…”.

— Mais vous venez de loin ?

— Oh non, à mon âge, c’est plus possible. Quand j’étais jeune, j’étais mécano dans le 11e arrondissement, et j’habitais à Villeneuve Saint-Georges. 17 km que je faisais le matin, et autant le soir. Ah j’avais la niaque à l’époque ! Aujourd’hui, quand je fais 5 km dans la journée, je suis tout fier… Heureusement qu’il y a eu le grand échange immobilier au début des années 2030, ça m’a bien arrangé, ça.

— Le quoi ?

Batarès se reprit, il ne fallait pas révéler à quel point il était ignare de ce qui semblait être un événement d’importance.

— Euh, j’ai un peu oublié comment ça s’est passé tout ça. Vous pourriez me rappeler ce que c’était ?

— M’enfin, on peut pas oublier un truc pareil ! C’était quand les résidences secondaires ont été confisquées et redistribuées. Les plus grandes étaient transformées en colocations, et il y a eu sur Internet un genre de grande bourse d’échange de maisons et d’appartements. Comme ça, les gens qui habitaient loin de leur travail ont pu se rapprocher à moins de 5 ou 10 km, ce qui pouvait se faire à vélo, vu que les voitures, enfin vous savez…

— Oh oui, je ne le sais que trop dit Batarès en secouant la tête.

— Eh bien à cette époque, c’était le moment pour moi de partir en retraite, et l’association Maison du Vélo ici à Versailles recherchait quelqu’un comme moi. Du coup, j’ai quitté mon Villeneuve pour vivre ici, comme un roi ! Faut dire qu’on s’est retrouvé en colocation avec des gens de tous les âges, ça m’a filé un sacré coup de jeune !

— Avec des enfants ? C’est pas trop fatigant, trop bruyant ?

— Oh non, on se rend service, entre colocs. Je garde les enfants des jeunes parents, j’aide un peu pour les devoirs mais j’ai pas trop d’orthographe, alors c’est plus pour les maths. Je fais un peu la cuisine, on s’échange plein de services avec les autres colocs. Par exemple, j’ai eu beau apprendre, je suis très mauvais en couture. Je pensais que j’étais bricoleur mais c’est quand même très différent du vélo ! Je n’ai pas plus de chance avec le tricot mais mon voisin s’y est bien mis, comme quoi… On a un coloc’ qui est menuisier, alors c’est bien pratique aussi. On a refait toute l’isolation de la maison tous ensemble, c’était une passoire thermique. On en a charrié, de la paille pour l’isolation, sur les vélos cargos, et des planches, aussi ! J’avais soudé deux remorques sur la base de cadres de vélos, on s’en sert encore ! Et puis on a fait un grand potager façon permaculture dans le jardin et transformé la piscine en mare aux canards.

Bob avait terminé le dévoilage de la roue et l’avait remontée sur le triporteur. Ils dirent au revoir à au patron de l’atelier, passèrent chercher les couteaux affûtés sur le marché.

— Bob, ça t’ennuie pas si on s’arrête pour acheter des vêtements ?

— On a tout ce qui te faut à la ferme comme habits pour les champs !

— Oui, mais il commence à faire un peu frais le soir, donc si j’achète un truc un peu plus chaud je pourrais repartir avec.

— Alors prends la prochaine à gauche, vers la rue aux vêtements.

On y trouvait énormément de magasins de vêtements avec des vitrines chatoyantes. Ils s’arrêtèrent devant une boutique pour hommes qui affichait fièrement sur la vitrine “Au beau Versaillais — vêtements en bon état”, ce qui interrogea Batarès. Mais Bob était déjà rentré, Charly lui emboîta le pas après avoir repéré un genre de veste en vitrine.

Une vendeuse les salua :

— Bonjour Messieurs, je peux vous aider ?

— C’est pour mon ami, dit Bob en désignant Charly.

— J’ai vu cette superbe veste dans la vitrine, vous auriez ma taille ?

La vendeuse parut embarrassée et tenta de faire bonne figure.

— C’est-à-dire qu’ici, nous n’avons pas deux vêtements identiques, enfin, c’est rare. Mais vous trouverez les vêtements disponibles dans votre taille un peu plus loin sur la gauche.

Charly se dirigea vers les portants désignés par la vendeuse pour chercher une veste qui pourrait lui convenir. Il en sortit trois qu’il essaya dans les rayons. Toutes les trois portaient des pièces aux coudes.

— Vous n’en n’auriez pas sans ces coudières ?

La vendeuse sourit.

— Ah non, ça ne se fait plus du tout, vous savez, les vestes sans coudière ! C’est là que le vêtement s’use le plus vite, alors on en a mis sur tous les vêtements, même sur ceux qui n’avaient pas encore de trous. Et même, une veste sans coudière, ça fait beaucoup trop 1%, les gens vous regarderaient de travers dans la rue, un peu comme si vous n’aviez pas de coque sur votre terminal : ça fait capitalo irresponsable !

— Je comprends… Je vais prendre celle-ci, s’il vous plaît.

Il régla et sortirent.

— Avec ça, j’aurais bien chaud le soir ! Oh, mais la vitrine en face a l’air vraiment bigarrée !

Ladite boutique arborait fièrement “Allons Z’enfants — Beaux vêtementZ”.

— En plus, ils ont un sens particulier de l’orthographe…

— C’est une boutique Z, c’est pour ça…

— Mais Z’encore, plaisanta Charly.

— Bah les Z, quoi, les zélés !

— …

— Mais vous n’êtes jamais sorti de chez vous, ma parole ! Les Z, ce sont les Zélés, mais on les appelle juste Z. Ce sont les gens qui sont férus de vieux vêtements, qui cherchent la pièce unique, qui leur donne une apparence qui sort de l’ordinaire. Alors comme ils ne veulent pas ressembler à des 1% qui porteraient des vêtements neufs et qui gaspilleraient, ils ont pris le truc à l’envers. Plus le vêtement est vieux, mieux c’est pour eux. L’empiècement est précisément choisi, cousu de manière créative, avec des couleurs qui vont bien ensemble, parfois un peu voyantes.

— Des amoureux de la mode, alors ?

— C’est plus un mot qu’on utilise de nos jours, mais j’imagine que c’est ça. Il faut que ça soit à la fois vieux mais clinquant.

— Ah oui, je comprends, dit Charly.

— Moi pas. Franchement, ce qui compte pour moi, c’est que ça soit fonctionnel.

— C’est pour ça que vous n’êtes pas Z, j’imagine.

— Sûrement !

Ils remontèrent sur leurs triporteurs et allèrent les charger avec de l’engrais issu des composteurs de la ville et qui sera précieux pour les plantations.

De retour à la ferme, le soir venu, Batarès se garda bien de boire du vin et de fumer la cigarette thérapeutique de peur de passer une nouvelle nuit agitée. Il alla se coucher tôt après avoir mis les déchets du repas dans le composteur de la ferme.

Il profita du calme de son lit pour consulter Wikipédia et parfaire sa compréhension du monde. Après une recherche, il trouva cet article :

Melon Fusk (prononcé en anglais : /mˈiːlɒn ˈfʌsk/), né le 28 juin 1971 à Pretoria (Afrique du Sud) et mort près de Santa Fe (Nouveau Mexique) le 14 juillet 2026, était un entrepreneur, homme d’affaires international, chef d’entreprise, homme politique et milliardaire sud-africain, canadien et américain. Avec une fortune personnelle estimée à 407,5 milliards de dollars le 18 juillet 2025, il était considéré comme la personne la plus riche du monde avant le grand Affaissement.

Charly fit défiler la page avant de trouver l’information qu’il cherchait :

Circonstances de la mort : Melon Fusk est mort dans des circonstances dramatiques au volant d’une Tesla. L’enquête a révélé qu’une erreur du pilotage automatique l’a emmené sur un chemin impraticable pour le véhicule. Les batteries vides n’ont pas permis à son propriétaire d’ouvrir la portière pour en sortir, il est donc mort de soif enfermé dans sa voiture, comme l’attestent les griffures sur la garniture de la porte. Le journal Libération titra à l’occasion “Tesla m’a tuer”.

Charly décida d’arrêter là sa lecture. Il parcourut ses messages et vit qu’il aurait encore quelques jours avant qu’Alpha ne vienne le chercher.


Ensuite : Chapitre 11 : À cheval

Table des matières

  1. Chapitre premier : Paris, 2051
  2. Chapitre 2 : La rencontre
  3. Chapitre 3 : En selle !
  4. Chapitre 4 : Électrique
  5. Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
  6. Chapitre 6 : Clamart, 2015
  7. Chapitre 7 : Allez-y sans nous dans votre dystopie de merde
  8. Chapitre 8 : Ma petite entreprise
  9. Chapitre 9 : La ferme
  10. Chapitre 10 : À bicyclette
  11. Chapitre 11 : À cheval
  12. Chapitre 12 : La mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs
  13. Chapitre 13 : On dirait le Sud
  14. Chapitre 14 : ¿Por qué te vas?
  15. Chapitre 15 : Épilogue
  16. Remerciements et colophon

Ce document est sous licence CC-BY-SA Tristan Nitot