Batarès et Alpha s’installèrent à la terrasse du café. Après la séance de “shopping”, Batarès avait une question qui lui brûlait les lèvres : “Mais comment on en est arrivé là ? Comment êtes-vous passés de la société de 2025 à celle de 2050 ?, la différence est tellement incroyable !”. Alpha, qui avait été en première ligne, lui expliqua le déroulement des événements.
En fait, c’est la “malédiction de Goliath”, telle que décrite par l’historien Luke Kemp dans son livre Goliath’s curse. L’augmentation des inégalités, la concentration des pouvoirs (financiers, médiatiques, politiques) dans quelques mains ont augmenté les tensions au sein de la société française. Cela avait commencé dans les années 1980, mais s’était accéléré par la suite. Même chose aux États-Unis, bien sûr. Le gouvernement qui a augmenté les contrôles au faciès pour donner des gages à l’extrême-droite, alors que tout le reste, que ce soit aux niveaux policier ou fiscal, augmentait les privilèges des plus aisés. Pendant ce temps-là, le chômage augmentait, les classes moyennes ont commencé à prendre conscience qu’elles s’enfonçaient dans la misère. Les jeunes, même plutôt privilégiés, ne pouvaient pas s’offrir de logement, contrairement à leurs parents au même âge, même s’ils avaient fait plus d’études. Ceux qui avaient un travail le voyaient menacé par le déploiement de l’Intelligence Artificielle. C’était de plus en plus tendu, vécu comme injuste par la majorité de la population, mais dans l’ensemble, la société tenait bon. Il y avait des coups de boutoirs qui menaçaient l’édifice, comme l’année où on s’est rendu compte que les fraudes aux aides sociales, sévèrement contrôlées et réprimées, étaient négligeables face aux fraudes fiscales des plus riches, et aux aides aux entreprises que le gouvernement lui-même était incapable de compter. Les manifestations étaient réprimées de façon démesurée, les gens redoutaient d’y aller de peur de se faire éborgner par des LBD. Cela ne faisait que faire monter la grogne et le désespoir. Bon an, mal an, la société restait stable, mais la pression montait comme dans une cocotte-minute. La perte de sens était prégnante. Les IA permettaient de générer des fake news en masse, les gens ne croyaient plus en rien.
Et puis une série d’événements météorologiques extrêmes dus au changement climatique (canicules, mégafeux, inondations multiples) sont devenus plus fréquents. Cela faisait un bout de temps que ça se sentait, bien sûr. Les plus pauvres en souffraient, les riches prenaient l’avion et achetaient des SUV plus gros, comme s’il n’y avait pas de rapport. L’effondrement de la biodiversité, après des décennies d’intrants chimiques et d’agriculture intensive, ont fait que les rendements de fruits, légumes et céréales se sont effondrés. De ce fait, les prix de l’alimentation ont augmenté. La faim a commencé à toucher une partie significative de la population. L’eau aussi est devenue un problème : avec l’eau en bouteille contaminée par les micro-plastiques, le scandale Peste-Ley qui trafiquait son eau prétendument minérale a été largement médiatisé. Le fait que le gouvernement ait fermé les yeux pendant des années l’a grandement discrédité. L’eau du robinet était devenue non potable dans certaines régions à cause de l’agriculture, mais le problème s’est étendu. C’est la goutte d’eau non potable qui a fait déborder le vase du mécontentement. Enfin, c’était un débordement qui ressemblait plutôt à un tsunami.
Batarès était bouche bée. Alpha reprit.
— Vous vous souvenez des Gilets Jaunes ? Ça a été pareil, mais à plus grande échelle, en plus agressif. L’idée n’était plus d’occuper des ronds-points, mais des châteaux, des hôtels particuliers, de brûler des SUV, des jets privés, tout ce qui ressemblait à un attribut des “1%”. Les 1% les plus riches, bien sûr. Le quartier de la Villa Montmorency, à Paris, où sont concentrés des hôtels particuliers, fut incendié. Les concessions automobiles des beaux quartiers furent incendiées, les boutiques de luxe aussi. Il y eut bien sûr des pillages, mais peu nombreux. Qui a envie de s’afficher avec un sac Herpès alors qu’un signe extérieur de richesse risque de vous faire lyncher ? La police a bien sûr tenté de s’interposer, mais bon nombre d’entre de flics ont décidé de ne pas tirer sur leurs concitoyens. Pour eux aussi, la perte de sens avait fait son œuvre. Ils sont rentrés chez eux pour protéger leurs familles, mais ça n’était pas après eux que les révolutionnaires en avaient.
— Et le gouvernement ?
— Le président Macrault, avec son épouse, a tenté de quitter l’Elysée en hélicoptère, ce qui a failli réussir, mais l’engin a été victime d’attaque de drones à son arrivée à Villacoublay, où il pensait prendre un avion pour l’étranger. Des civils, propriétaires de drones, les ont lancés contre l’hélicoptère présidentiel.
En fait, le soulèvement a été tellement suivi que le gouvernement s’est éparpillé. Le ministre de l’intérieur, Ankgor-Taïo, s’est barricadé dans son ministère, comme un forcené. Il a ensuite filé comme un malotru par la petite porte, habillé d’une casquette à l’envers, de baskets Nike et d’un sweat à capuche, mais des citoyens l’ont reconnu, déshabillé. Ils étaient vexés qu’un tel personnage se déguise en personne du peuple ! Ils l’ont pourchassé en lui tirant dessus avec des LBD piquées dans un commissariat. Il a perdu un œil dans la bataille.
— Quelle horreur !
—Oui, ça n’a pas été le moment le plus glorieux de la révolution. D’un autre côté, ses ordres avaient éborgné des dizaines de manifestants par le passé, lui n’a perdu qu’un œil. Il est toujours vivant aux dernières nouvelles. Il vit avec ses enfants dans une ferme en Picardie, il leur donne un coup de main pour le maraîchage.
— Quoi, même pas une maison de retraite, un EHPAD ? Pour un homme de cette valeur !
— Ah, ça aussi ça a changé progressivement, les anciens sont de plus en plus allés chez leurs proches. Le scandale des EHPAD est passé par là, mais surtout avec l’augmentation des prix de l’alimentation, les gens ont réorganisé leur vie, davantage de liens communautaires, moins de superficialité. Moins de biens, plus de liens. Et pour les personnes âgées, se rendre utile, garder les enfants, aider à la maison, c’était beaucoup mieux que d’attendre la mort devant la télévision. Surtout que la télévision, faute de financement publicitaire, est devenue moins addictive. Là, vous ne l’avez pas encore vu, mais les villes se sont vidées, les campagnes se sont remplies à nouveau, les gens ont déménagé près de leur travail, et ça veut dire plus de gens dans les champs, dans les ateliers locaux. Le chômage a disparu, nous sommes au plein emploi.
— Mais l’industrie ? Comment est-ce possible ?
— Ah oui, l’industrie… Comme vous l’avez vu lors de notre journée shopping, on achète très peu de nouveaux trucs, on fait plutôt réparer. Alors la production en masse de nouveaux objets, avec la pollution que ça engendre, les émissions de gaz à effet de serre, tout ça, on préfère faire du réemploi, voire de l’upcycling.
— Encore un truc de vélo ?
— Ah, non, enfin… Pas forcément. L’upcycling, c’est prendre un objet usagé et le transformer en quelque chose qui a plus de valeur. Par exemple, vous avez regardé votre ceinture ? Non, je m’en doutais. C’est un ancien pneu de vélo upcyclé. On a pris un pneu, on a découpé la bande de roulement, ajouté une boucle, percé 5 trous et voilà, ça fait une excellente ceinture de pantalon, qui va durer des années et dont vous aurez un usage quotidien. Elle est souple donc confortable, et elle rend un plus grand service en tant que ceinture qu’en tant que vieux pneu.
Batarès était incrédule, enleva sa ceinture et l’examina avec attention. Alpha disait vrai…
— Mais pour l’industrie, vous avez raison, elle ne peut pas complètement disparaître. On a conservé quelques usines par exemple pour produire des roulements à bille, des câbles de freins et de dérailleurs de vélos, des lames de couteau, du fil à coudre, du papier, du bois pour les charpentes, avec de l’énergie électrique ou hydraulique, sur la base de matériaux recyclés ou naturels.
— Et des grosses usines de batteries, aussi, j’imagine, des gigafactories !
— On verra ça demain. J’ai justement prévu de vous emmener voir un ami qui monte une entreprise high-tech, je suis sûre que ça vous intéressera.
Ensuite : Chapitre 8 : Ma petite entreprise
Table des matières
- Chapitre premier : Paris, 2051
- Chapitre 2 : La rencontre
- Chapitre 3 : En selle !
- Chapitre 4 : Électrique
- Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
- Chapitre 6 : Clamart, 2015
- Chapitre 7 : Allez-y sans nous dans votre dystopie de merde
- Chapitre 8 : Ma petite entreprise
- Chapitre 9 : La ferme
- Chapitre 10 : À bicyclette
- Chapitre 11 : À cheval
- Chapitre 12 : La mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs
- Chapitre 13 : On dirait le Sud
- Chapitre 14 : ¿Por qué te vas?
- Chapitre 15 : Épilogue
- Remerciements et colophon
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