Alpha s’affairait dans la cuisine pour le petit déjeuner. Non qu’elle se sente particulièrement à sa place dans cet endroit, mais parce que Batarès n’avait pas encore pris ses marques.
— Alors Charly, je suis allée chercher du pain, j’ai du beurre, du thé, ça ira ?
— Parfait ! Mais grillé, le pain, s’il vous plaît. J’ai envie de voir comment marche ce grille-pain vintage qui me rappelle mon enfance. Vous aimez les antiquités ?
— Le grille-pain est bien un modèle des années 1950, en effet, super solide, on l’a réparé plusieurs fois, je l’adore. Par contre ça ne sera pas pas possible de l’utiliser ce matin, désolé.
— Mais… ?
— Pas aujourd’hui, non. Il n’y a pas eu assez de vent cette nuit, donc votre batterie n’est que partiellement chargée. Vous avez roulé en mode Turbo hier, en rentrant du café ?
— Ah, ça s’est vu ? C’est fait pour ça, l’assistance, non ?
— On voit bien que vous venez d’une époque où on ne comptait pas l’énergie, vous ! Ni les émissions de gaz à effet de serre qui allaient avec ! Maintenant, c’est différent, chacun gère sa quantité d’énergie renouvelable. Comme ça, au moins, on n’est pas Energy-blind.
— Energy-quoi ?
— Energy-blind. Aveugle à ce qu’on consomme comme énergie. Dans l’ancien monde, les gens appuyaient sur un interrupteur électrique et allumaient un équipement sans avoir la moindre idée de sa consommation. Quand ils appuyaient sur une pédale d’accélérateur, pareil. Alors ils dépensaient de l’énergie littéralement sans compter. Ça ne pouvait pas durer. Le passage aux 95% renouvelables et donc aux batteries a tout changé, car il revient à chacun de savoir combien d’énergie reste dans la batterie et d’adapter son action en conséquence.
— Mais c’était justement ce qui donnait ce sentiment de toute puissance que j’aime tant ! On appuie sur la pédale, et PAF, ça marche ! La bagnole accélère avec un vrombissement, elle fait un bond en avant, ça donne du plaisir ! Ou bien j’arrive dans mon salon, j’appuie sur l’interrupteur, et re-PAF, tout s’allume, c’est Versailles !
— Justement, quand on vit comme ça, on ne peut pas être 8 milliards de terriens avec ce niveau de vie. Alors qu’avec la nouvelle approche et les batteries individuelles, le gaspillage énergétique a quasiment disparu et nous avons réduit drastiquement notre consommation, tout comme nos émissions de gaz à effet de serre. Cela nous a permis d’éviter le pire avec le changement climatique, en complément de stratégies d’adaptation à celui-ci. Par exemple, le développement d’espaces verts urbains permis par la disparition de la voiture.
— Ouais, bah cette disparition, c’est pas une bonne nouvelle ! Toute une industrie, un art, même ! Quand même, il y a eu des modèles mythiques de voitures, des chefs d’œuvres, des merveilles, une créativité, ça faisait rêver les gens, les belles bagnoles !
Ça y est, Batarès est parti en mode boomer, en roue libre, un comble pour un type qui préfère la voiture au vélo. Décidément, il ne se remettait pas de ce qui avait été sa vie professionnelle et pour tout dire, lui qui avait été accro au travail, l’essentiel de sa vie.
— Charly, c’est vrai que ça a été un énorme changement, mais ça n’est pas tant la voiture qui faisait rêver que le marketing qui allait avec. La télévision et surtout la publicité qui nous bombardaient de message nous faisaient rêver de liberté, de grands espaces, de vitesse, mais la réalité des automobilistes, c’était des charges énormes en essence, assurance, amortissement de l’achat, entretien, en perte de temps dans les bouchons ou à chercher une place pour se garer. Vous n’avez pas lu Énergie et équité d’Ivan Illich ? c’était votre époque, pourtant !
— J’en ai entendu parler, mais dans mon métier, sa lecture était mal vue…
— C’est normal, c’est l’illustration du principe d’Upton Sinclair, qui disait “Il est très difficile d’expliquer quelque chose à quelqu’un quand il est payé pour ne pas le comprendre”. Et vous étiez très bien payé, en plus ! En gros, Illich disait qu’on croyait acheter une voiture pour aller travailler alors qu’en fait on se retrouvait surtout à travailler pour se payer une voiture ! Et que si on tenait compte du temps passé (donc perdu) à se payer une voiture, on avançait moins vite en moyenne qu’à vélo. Quand le problème climatique s’est révélé, on a fini par comprendre que la voiture menait — sans jeu de mot — à une impasse. Non seulement elle posait de gros problèmes de santé publique, ajoutant la sédentarité au volant à la sédentarité au travail, sans compter la pollution, les émissions de gaz à effet de serre, la structuration de la vie et de la ville autour de la voiture. Aussi, on a décidé de tout arrêter.
— Mais priver les gens de leurs voitures, c’est contraire aux libertés, en fait c’était même dictatorial ! Voilà, c’est ça, les bobos écolos gauchos ont privé les gens de leur…
Le ton montait, Batarès était piqué au vif, la nostalgie de son époque prenait le dessus.
— Je vous arrête tout de suite, Charly, les gens ont choisi d’arrêter la voiture. Pas tous, pas tous en même temps. Il y a eu des frictions, bien sûr. Mais bon, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, vous le savez.
— Ces “frictions”, comme vous dites, c’était infiniment plus que ça pour certains, dont moi, et pas du seul point de vue professionnel, j’ai perdu… j’ai perdu beaucoup plus que ça !
La voix se déforma sous l’émotion, il détourna le regard pour ne pas montrer ce qu’il ressentait. Alpha semblait aussi très émue, mais Batarès ne sembla pas le remarquer. Quelques instants passèrent. Alpha enchaîna avec douceur.
— J’ai suivi l’affaire à l’époque, et puis j’ai lu votre dossier. Ça a dû être horrible. C’est ce qui a motivé votre départ vers Mars ?
— …
— Vous venez, on va vous acheter un terminal mobile, vous avez raison, le shopping, ça change les idées !
Ensuite : Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
Table des matières
- Chapitre premier : Paris, 2051
- Chapitre 2 : La rencontre
- Chapitre 3 : En selle !
- Chapitre 4 : Électrique
- Chapitre 5 : Chouette, un nouveau téléphone !
- Chapitre 6 : Clamart, 2015
- Chapitre 7 : Allez-y sans nous dans votre dystopie de merde
- Chapitre 8 : Ma petite entreprise
- Chapitre 9 : La ferme
- Chapitre 10 : À bicyclette
- Chapitre 11 : À cheval
- Chapitre 12 : La mer, qu’on voit danser le long des golfes clairs
- Chapitre 13 : On dirait le Sud
- Chapitre 14 : ¿Por qué te vas?
- Chapitre 15 : Épilogue
- Remerciements et colophon
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5 réactions
1 De HC - 23/09/2025, 14:35
c'est "Charlie" ou "Charly" ?
2 De Tristan - 23/09/2025, 17:19
Oups, CharlY, merci !
3 De moko - 25/09/2025, 16:08
Rho que j’aime ce paragraphe sur l’abandon de la bagnole
4 De Tristan - 25/09/2025, 16:34
Merci Moko, tu ne peux pas me faire plus plaisir !
5 De Mylène - 25/09/2025, 16:58
Idem, le passage sur le rapport au temps de travail et au prix de la voiture, est mon préféré ! (Pour l’instant…)